Le Grand Simulacre du Paradis

Avis sur La Cité perdue de Z

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Si j'étais vaguement intrigué par un article de la revue So Film sur le tournage épique d'une scène de guerre du prochain film de James Gray étrangement intitulé La Cité Perdue de Z, je l'ai encore plus été après avoir sommairement recherché des informations sur le nouveau projet du réalisateur. L'histoire d'un explorateur victorien hors de son temps à la recherche d'une mystérieuse civilisation au plus profond de l'Amazonie n'avait que peu d'intérêt avant de voir que Percy Harrison Fawcett avait disparu dans sa quête, accompagné de son fils et d'un ami de ce dernier.

David Grann, journaliste ultra-urbain du New Yorker, décide de s'intéresser à cette affaire et entreprend de rassembler les archives de la famille Fawcett. P.H.F a disparu en 1925, lui et son expédition sont donc mathématiquement morts au moment où le journaliste entreprend ses recherches. Pourtant, pendant tout le vingtième siècle, des centaines d'explorateurs plus ou moins aguerris se sont lancés à la recherche de Fawcett dans les contrées les plus reculées du monde, encore catégorisées comme "points blancs" d'un planisphère à l'époque. Aujourd'hui encore, l'Etat brésilien estime à environ une trentaine le nombre de tribus n'ayant pas été "découvertes" par les autorités. Pour un homme aussi endurci que Fawcett, seuls des indiens hautement belliqueux pouvaient représenter une menace importante. L'Anglais et son expédition ont-ils donc été victimes de ces hommes de la jungle ? Plus généralement, qu'est-il arrivé à ce trio d'aventuriers ? C'est la question à laquelle répond David Grann, après des années de recherche.

Ce qui n'aurait pu être qu'une banale investigation journalistique se révèle finalement être une plongée dans l'enfer, celui de la forêt amazonienne. J'ai été remué de bout en bout par les récits des différents voyages de Percy Fawcett en Amazonie : traceur d'une partie de la frontière entre la Bolivie et le Brésil, l'Anglais s'est rendu à plusieurs reprises dans l'endroit le plus hostile du monde. Fawcett fascine par son charisme, son invulnérabilité aux dangers et aléas de la jungle (n'est-il pas inspirateur du personnage d'Indiana Jones et ses périples ne sont ils pas les muses d'Arthur Conan Doyle pour Le Monde perdu (1912) ?). Les personnes qui l'ont accompagnées sont formelles : Fawcett est surhumain. Il fait des séjours de plusieurs mois dans l'enfer vert, hisse un drapeau blanc contre des indiens cannibales et a surtout une formidable idée derrière la tête : trouver Z, une civilisation avancée ayant existé (ou qui existe encore ?) dans un tel environnement. Dopé par les récits des conquistadors espagnols, Fawcett y croit dur comme fer : Z existe, et il va être le premier Occidental à y accéder.

Ce livre aborde notamment le rapport de l'homme à la civilisation. N'y a-t-il vraiment que des sauvages dans l'Amazonie ? Les anthropologues sont formels : dans de telles conditions, les réserves de nourriture peuvent-elles contribuer au développement des sociétés ? Quid des maladies et de la faune hostile ? Le reportage de Grann fascine par sa reconstitution méticuleuse des périples fawcettiens aux bords de l'humanité. Les rencontres de PHF et de ses successeurs/sauveteurs avec les tribus les plus reculées sont magnifiquement décrites et souvent émouvantes.
Grann insiste subtilement et avec réussite sur les contrastes entre la paix des sauvages et la guerre des occidentaux. Fawcett oublie ses passions sylvestres pour aller au front, mobilisé pour la Grande Guerre, notamment dans la Somme. Il y décrit dans les lettres à ses proches la fin de la civilisation occidentale, meurtri par des mois de massacres dans la boue, au milieu des rats, où les hommes se noient dans la boue des tranchées. Le poids des années, la quête obsessive de Z, les concurrents à la découverte, ou encore le début du règne de l'argent facile marquent ce personnage charismatique, quelques années avant le début de la fin, celui de sa dernière expédition en Amazonie.

Pourquoi une telle note, d'habitude réservée aux plus grands classiques de la littérature, et pas aux enquêtes de journalistes ? D'abord parce que Grann s'est retroussé les manches et est allé lui même dans la jungle pour interroger et enquêter, connaitre ce que Fawcett a vécu comme un habituel calvaire. L'émotion nous prend quand, au détour des pages, on arpente avec l'auteur les mêmes pas qui ont guidés PHF vers sa mort probable. Témoignages véridiques et simples canulars côtoient toutes les thèses notées par Grann. Cet incroyable travail de recherche se doit d'être salué sans aucune réserve.

Outre les aspects symboliques d'humanité abordés dans ce livre, c'est bien l'aspect physique qui retient l'attention. Les expéditions dans l'Amazonie sont décrites avec méthode, détails et font littéralement vivre l'horreur incessante vécue par les explorateurs. Les hydravions n'existent pas ou peu, une radio pèse au moins un quintal et les routes ne vont pas au centième de ce qu'elles sont aujourd'hui. A titre d'exemple, un extrait du livre, qui témoigne du "grand simulacre du paradis" (expression utilisée pour qualifier la jungle, où la vie est partout pour la nature, mais nulle part pour l'homme) : "Puis vient le tour de Henry Costin : il a contracté l'espundia, une affection transmise par la mouche des sables. Ses symptômes sont encore plus atroces que ceux du paludisme : les chairs autour de la bouche, du nez, ainsi que sur les membres, se désagrègent, comme si le malade entrait lentement en décomposition. [...] Murray, lui, tombe littéralement en pièces : un de ses doigts s'est enflammé après avoir effleuré une plante vénéneuse, l'ongle a doucement glissé, comme si on le retirait avec des pinces. [...] Il souffre le martyre, même pour suspendre son hamac. Ensuite vient la diarrhée. Puis un jour, au réveil, il découvre des espèces de vers sur un genou, sur un bras. A mieux y regarder, ce sont des asticots qui grandissent à l'intérieur de son corps. Il en dénombre une cinquantaine rien qu'autour de son coude et note dans son journal : "quand ils gigotent, c'est très douloureux" " (page 144).
L'extrait choisi est certes sensationnaliste et n'est pas représentatif de la description sans faille faite par Grann de l'Amazonie et du périple dans lequel on s'engage en s'y aventurant. Un voyage à la fois physique et métaphysique est donc au rendez-vous. Je ne prétends pas avoir une connaissance absolue de la littérature mais rares ont été les occasions où je me suis senti aussi mal à la lecture d'un livre. Le style très journalistique de l'auteur jette un froid constant sur les pages, accentuant la fascination pour cette quête insolite, dans un environnement infernal, et pour un héros égaré de siècle.

James Gray aura donc fort à faire pour son adaptation cinématographique. Il part avec un retard évident : l'aspect méta du livre, autour de l'enquête de Grann sur les pas de Fawcett, n'existera normalement pas. On sera attentif au travail du réalisateur, talentueux s'il en est, pour faire vivre cette aventure à la fois épique et anonyme, magnifique et ridicule, historique et disparue. La Cité perdue de Z recèle donc des mystères saisissants d'intelligence dans leur traitement et dans leur inclusion dans un contexte historique passionnant. Le sous-titre du livre n'est pas "A Tale of Deadly Obsession in the Amazon" pour rien...

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