Tolkien : comment en faire la critique ?

Avis sur La Communauté de l'Anneau – Le Seigneur des...

Avatar Eowyn Cwper
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Contexte

Comme bon nombre de lecteurs actuels de Tolkien, j’ai dû passer ma lecture à lutter contre un préjugé de taille : les pu****s de films. En effet, je les ai vus (plusieurs fois) avant de m’attaquer à la série de romans, et c’est avec le sentiment de marcher sur les plate-bandes de la littérature que j’ai tenté de me construire un avis indépendant de mes visionnages.

Cela a amené une question intéressante : Peter Jackson a-t-il tué le lecteur « pur » de Tolkien ? Les films n’impactent-ils pas tout lecteur du Seigneur des Anneaux, même s’il ne les a pas vus ? À bien des égards, l’univers de l’Anneau est aujourd’hui bien plus profondément défini par sa représentation au grand écran que par les romans eux-mêmes. Paradoxalement, c’est aussi sa représentation la moins complète, et surtout, ben… pas originale.

Aux côtés de Lovecraft, Asimov ou Verne, Tolkien est de ces auteurs qui ont écrit plusieurs œuvres en une, sans le savoir. Non pas du fait que leurs œuvres ont traversé un monde en constante évolution qui a doté chaque génération d’une manière différente de les lire (du moins pas seulement), mais parce qu’ils ont été précurseurs de genres nouveaux. Ces genres sont devenus un mouvement, la SFFF, un des premiers à avoir été embrassés par les lecteurs plutôt que par les auteurs. Bref, Tolkien fut aux premières loges d’un grand élan de modernisation de la littérature sous ses airs de gentleman conservateur.

Du best-seller au roman culte, de l’inspiration de masse à la pépite commerciale, il est évident que le Seigneur des Anneaux n’est plus celui qu’on lisait dans les années 1950. Le rôle du critique-analyste dans tout ça ? À mon sens, c’est de se rappeler. J’avais 3 ans quand le premier film de Jackson est sorti, mais j’ai entendu dire que le souvenir des âges passés est plus vif au cœur des forêts elfiques. Peut-être celui de l’Anneau du temps de sa parution s’y trouve-t-il encore.

Reset ou continuité

Mon tout premier préjugé ne venait pas des films mais du roman Le Hobbit. Je m’attendais presque à un reset de l’univers de ce dernier. L’histoire des deux romans se situe à quelques décennies (fictives) d’écart et ils ont été publiés à 17 ans d’intervalle. De plus, je savais que Tolkien avait retravaillé les deux histoires pour les imbriquer l’une dans l’autre (ah, ce moment mystérieux du Hobbit où Gandalf s’en va enquêter sur le Nécromancien…). Ce que cela semblait annoncer, c’était un nouveau départ modernisé, combinant la maturité de l’auteur à un appétit de surnaturel aiguisé par le temps du côté du lectorat.

En gros, je pensais que le « dandy d’entre-deux-guerres » qui m’avait rendu la première partie du Hobbit difficile serait remplacé par un véritable Sauron de la fantasy, un grand maître du lore de sa propre œuvre, en pleine confiance, capable de tout donner sans avoir à se remettre en question.

C’était sans compter que Tolkien ne se prenait pas pour un innovateur ni pour une star. Je ne trouve pas que La Communauté de l’Anneau soit moins naïf et enfantin que Le Hobbit comme on le dit souvent. L’atmosphère sent moins l’histoire racontée au coin du feu un soir d’automne, mais elle est surtout… plus littéraire.

L’auteur ne joue plus sur les mots, et semble parfois se retenir de parsemer la narration des perles dont on le sait capable. On sent sa compétence affleurer, mais elle ne moule plus les paysages. La démonstration de force ne l’intéresse plus. Il sait ce qu’il veut : narrer le voyage. Il faut, à mon sens, arrêter de vouloir comparer les deux romans en termes de maturité : il est ici question de choix volontaire de la part de l’écrivain.

Les films nous ont fait croire à l’épique instantané, une sorte de culte du moment fort. Chez Tolkien, il faut éviter de partir avec cet état d’esprit, car il semble justement avoir inventé l’épique progressif, dépourvu de moments forts. Son roman est homérique par le temps qu’il prend à tout nous raconter. Le compte-rendu de l’aventure est immense et il faut s’accrocher, car on avance jour par jour, voire heure par heure. Voici de quoi décrocher le premier élément de vérité à mon sens :

La Comté, c’est ennuyeux, mais pas politique

Dans le cadre du reset que j’attendais, la Comté devait se trouver transformée. Mais non, elle reste le territoire très britannicisé où règne l’insouciance des Hobbits. Voulue pour être à l’opposé du reste de la Terre du Milieu, je l’ai ressentie exactement pareil que dans Le Hobbit : une contrée qui a tout à apprendre mais plus forte qu’il n’y paraît, métaphore de la civilisation humaine entière, subordonnée par Tolkien à des forces occultes qui remplacent la force pragmatique connue dans le monde réel sous le nom de « politique« .

The wide world is all about you: you can fence yourselves in, but you cannot for ever fence it out.
Gildor

Pas étonnant qu’on ait voulu voir des parallèles entre la Terre du Milieu et l’Europe fascisante. L’Œil de Sauron, c’est Big Brother ? Les orcs, les soldats du communisme ? Je me sens à des années-lumière de ces problématiques. Tolkien voulait faire rêver. Tolkien a passé sa vie à construire un monde différent du nôtre. Ce n’était pas pour faire un parallèle avec celui dont lui (ou le lecteur) était issu.

Donc oui, il y a un lien fort entre les Hobbits bons-vivants et le citoyen britannique, tout comme entre la Terre du Milieu et l’Europe de l’époque. Chez un auteur, on appelle ça « s’inspirer du réel ». Et y prêter des intentions, ça s’appelle « être hors-sujet ». Ce qui m’importe à ce stade, c’est de quitter la Comté et sa surcouche de bonne éducation, parce que métaphore ou pas, c’est ennuyeux. De plus, on a mieux à faire que des interprétations réalocentristes pour passer le temps. Par exemple :

Regarder la caaaaaarte

Apparemment, il y a des lecteurs pour qui la carte de la Terre du Milieu n’importe pas. Hérésie. À leur décharge, elle n’a pas toujours existé. Je lis une version du Seigneur des Anneaux qui a eu la bonne idée d’attacher les cartes de Christopher Tolkien dans ses annexes, et il a fallu du temps pour que son père et ses éditeurs mettent suffisamment d’ordre dans des notes au moins aussi imposantes que le manuscrit lui-même pour pouvoir en tirer de tels bonus.

Cela étant, je ne conçois pas qu’on puisse lire Tolkien sans s’y référer quand on le peut. Comment se donner des notions de la distance parcourue par les personnages sans avoir une idée des limites de la Terre du Milieu ? Comment se mettre à leur place quand ils se découragent si l’on ne sait pas quelle direction ils prennent ? Ou attribuer leur juste valeur à ces lieux pacifiques qui leur permettent un peu de répit quand on ne sait pas où ils sont ? Ou enfin rêver à l’évocation de certains toponymes quand ils sont juste lancés comme ça au milieu du texte, comme pour faire joli ?

La Communauté de l’Anneau est un livre qui frappe par son absence de crescendo, ce procédé qui avait le plus participé à simplifier Le Hobbit. Ici, on est loin des quasi-fantômes de l’expédition de Thorin. Les personnages sont enterrés sous la rudesse de l’expédition, révélés à de rares occasions (des accalmies salutaires) qui font revêtir à l’aventure une vocation qui n’a plus rien d’un chemin initiatique : le chemin est l’ennemi, il nous fait oublier qui l’on est, et il faut lui passer sur le corps si on veut avoir les moyens de combattre le Mal. Or, ce chemin prend autant forme entre les lignes que sur la carte.

Je suis cartographe de fiction (j’ai fait une carte d’Erebor, d’ailleurs) et cette obsession est probablement liée à mon hobby. Mais je n’arrive pas à me sortir de l’idée que le lecteur peut s’imaginer la géographie de la Terre du Milieu tout seul. Voire s’en ficher.

[…] You know well enough now that starting is too great a claim for any, and that only a small part is played in great deeds by any hero.
Gandalf

La question que cela fait me poser, c’est : « suis-je unique à considérer la carte comme faisant partie intégrante du roman ? » Non. Mais si la réponse était « oui », que cela changerait-il ? Je n’ai pas raison ni tort de le faire. Cela ne me place ni au-dessus ni en-dessous des autres lecteurs. Ça me fait dire que c’est une œuvre culte parce que c'est

Une œuvre culte parce qu’on ne peut pas la considérer de manière globale

Chacun percevra La Communauté de l’Anneau comme un opus immense, et n’aura pas le sentiment de rater grand chose parce que Tolkien a du génie quand il s’agit de ne pas noyer les éléments significatifs dans la marée d’informations qu’il étale sur sa narration afin de la rendre aussi lente que touffue. Néanmoins, dans sa manière de se détacher totalement du réel et d’être intrinsèquement complète, son premier livre semble contenir le prisme à travers lequel chaque lecteur l’abordera. Autrement dit, il est si dense et unique qu’on ne peut vraiment l’interpréter qu’à travers lui-même.

En effet, le monde de l’Anneau a ses propres valeurs. Son lore titanesque nous prive d’une objectivité qui n’existe pas, comme si on devenait soi-même une partie de la Terre du Milieu sans qu’il soit forcément besoin d’être absorbé par le récit, et qu’on ne pouvait plus raisonner comme un lecteur, « extérieur » à lui.

Difficile alors de parler de La Communauté de l’Anneau en termes d’ennui. Le voyage de Frodon est objectivement ennuyeux, répétitif et surdétaillé. Mais il semble impossible de l’exposer ainsi sans également se dire que ce n’est pas le livre qu’on trouve monotone et déplaisant, mais le voyage lui-même. Or, je n’aime pas voyager, et il se trouve que ce sont les pérégrinations qui me gênent, ainsi que la routine de l’épuisement et de l’inconfort. À part le col de Caradhras et les mines de la Moria, aucun lieu ne m’a fait sentir à l’aise, quoique j’appréciais de les contempler une fois que j’y étais.

The world is indeed full of peril, and in it there are many dark places; but still there is much that is fair, and though in all lands love is now mingled with grief, it grows perhaps the greater.
Haldir

Cette vision, c’est précisément celle que j’aurais eue en tant que personnage du livre. Est-ce bien celle d’un lecteur ? N’est-ce pas plutôt celle d’un touriste qui se croit tous les droits de faire le prosélytisme de jugements de valeur réclamés par personne ? En effet, comment peut-on se sentir si profondément ancré dans une œuvre de fiction sans être absorbé par elle (je ne l’ai pas été – peut-être à cause du style trop riche ne seyant pas à un monde qui veut exister en lui-même) ni ressentir le dépaysement qui serait celui d’un véritable touriste dans un environnement si alien ?

Ce paradoxe tient à des choses aussi simples que l’intégration de la magie. Élevée (ou abaissée ?) à un niveau culturel, elle « va de soi ». Contrairement à la plupart des auteurs qui s’en servent pour instiller un décalage vivant entre le fictif et le réel, Tolkien en use pour enraciner son livre dans SON réel, qui devient aussi celui du lecteur s’il le veut bien. Et parfois même contre son gré « conscient ».

Cela remet en question la nature même de l’œuvre. Ce n’est plus un roman, c’est un univers. Dépassant sa condition de livre, il devient ce qui est sûrement la voie la plus large qui fût jamais construite entre l’imagination de deux êtres : le lecteur et l’auteur. Était-ce davantage question de talent ou de temps ? Difficile à dire, mais il est certain que Tolkien n’aurait pas pu atteindre cet étonnant niveau « culturel » de la fantasy, ni su nous faire entrer dans son imaginaire, si cela ne lui avait pas littéralement pris toute sa vie. Finalement, je me demande si je fais

L’analyse du livre ou de l’univers ?

J’ai pris conscience en écrivant ce billet que mes lignes sont loin d’être purement analytiques. Si Tolkien nous donne lui-même les repères qui nous servent à nous forger un avis sur son œuvre, ne fait-on pas une analyse du roman à travers les yeux mêmes de son auteur ? Cela ne rend-il pas le critique-analyste borné et sa tâche récursive ?

S’il s’agit là d’un coup de maître, il y a quand même de quoi revenir sur le rôle que j’attribuais au critique dans mon introduction : « se rappeler de ce que le Seigneur des Anneaux a pu être à l’origine, et surtout avant Peter Jackson ».

Car si j’ai raison de croire que le vrai mérite de Tolkien est de conditionner la source de l’opinion de son lecteur (autrement dit que la seule objectivité qu’on peut atteindre en lisant Tolkien est de devenir soi-même une partie de la Terre du Milieu), alors il ne peut y avoir de corruption d’une quelconque vérité. Le Seigneur des Anneaux serait une œuvre qui ne peut exister qu’en elle-même, et toute interprétation en est par conséquent correcte, compte tenu du fait qu’on ne peut pas l’extraire de ses repères.

Dans ce raisonnement, les films aussi sont forcément corrects. Rassurez-vous, chers puristes : si je défends la thèse de la création « autonome », ils ont quand même deux gros torts. Premièrement, ils sont sélectifs : ce sont vraiment des œuvres, en aucun cas un « univers » (ce que le cinéma ne pourra jamais rendre comme les romans, si tant est, déjà, qu’on admet l’ouvrage de Tolkien comme littérairement surpassable). Deuxièmement, ils sont prosélytes : ils nous font oublier, justement, que le terme d’ « œuvre » pour Le Seigneur des Anneaux est réducteur. En tout cas pour son premier livre. En effet, cette analyse portait seulement sur La Communauté de l’Anneau, malgré son apparence de grosse digression.

Il y a beaucoup trop de choses à analyser dans cette grandiose épopée de fantasy, et mes chroniques sur les deux autres livres devraient me permettre de m’attacher davantage à son côté purement littéraire, histoire de répondre à la question « oui ms ses bi1 ou pa ? » En tout cas, c’est le plan.

For even the very wise cannot see all ends.
Gandalf

Quantième Art

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