"Le cosmos est mon campement."

Avis sur La Horde du contrevent

Avatar Marvin Paranoid Android
Critique publiée par le

"La Horde du Contrevent" d'Alain Damasio est un livre que je recommande chaudement, au même titre que "La Zone du Dehors", premier essai de l'auteur, qui s'avérait déjà être un parfait condensé de ses thèmes et obsessions, avec en toile de fond récit futuriste et anticipation politique.

Ce roman de science-fiction est une dystopie dont l'ambition réside essentiellement dans le fait d'interroger le fonctionnement de nos sociétés modernes, en particulier les dispositifs de contrôle rattachés au concept de « sous-veillance ». Ce dernier diffère de la notion de surveillance dans la mesure où tous les éléments constitutifs d'un système veillent les uns sur les autres, à contrario d'une position « par le haut » pour superviser l'ensemble.
Ainsi, dans "La Zone du Dehors", l'établissement d'une société de contrôle est illustré par divers éléments, du slogan « Souriez, vous êtes gérés » aux tours du « citoyen démocrate », via lesquelles tout le monde peut espionner ses voisins sur la base du volontariat.
La dernière œuvre de Damasio, "Les Furtifs", entretient d'ailleurs une continuité avec cet ouvrage, à mi-chemin entre pamphlet et analyse sociale.

De son côté, "La Horde du Contrevent" s'inscrit dans une perspective assez différente dans la mesure où le récit s'articule principalement autour du périple de vingt-trois personnes membres d'une faction nommée « la Horde ». Ce voyage est d'une importance capitale car il est censé répondre à des questionnements scientifiques. Il a également une portée philosophique.
Les individus qui composent ce groupe ont des aptitudes et des personnalités hétéroclites, mais sont tous unis du fait de leur capacité à faire bloc face à l'adversité. À l'instar du roseau, la Horde plie, mais ne rompt pas. L'univers fictif dans lequel elle évolue est un monde aride et constamment balayé par les souffles. Les membres du groupe ont été arrachés à leurs parents dès l'âge de 6 ans et entraînés dans la cité d'Aberlaas par une instance supérieure nommée « Hordre ». Partis de l'Extrême Aval en direction de l'Extrême Amont, leur mission est de remonter à l'origine des neufs formes du vent.

Tous ceux qui font partie de la Horde ne bénéficient pas du même traitement, loin s'en faut. Cependant, chacun a ses spécificités et son rôle à jouer, entretenant une narration dynamique étant donné qu'elle ne cesse de jongler entre les points de vue internes des « hordiers ». C'est pourquoi un symbole est attribué à chacune des personnes et un marque-page faisant office de pense-bête est fourni au lecteur, pour l'aider à mieux s'y retrouver.
Il serait néanmoins erroné d'estimer qu'il existe 23 protagonistes au sein du roman de Damasio. Ce rôle actantiel reste circonscrit à une poignée de personnages, parmi lesquels on peut compter le troubadour Caracole, qui émaille le roman de fantaisies et élucubrations en vérité bien plus réfléchies et censées qu'il n'y paraît, ou encore ce véritable concentré de volonté et d'énergie qu'est le Traceur Golgoth, meneur impitoyable et chef incontesté de la Horde, homme d'acier qu'aucune tempête ne saurait faire fléchir.
De plus, l'art de mettre en récit les actions de ces aventuriers de l'extrême est assumé par le scribe Sov, personnage très important car dépositaire de la mémoire du groupe. On peut donc dire que c'est une bonne situation.

La quête entreprise par la Horde n'est bien sûr pas seulement géographique. C'est d'abord un récit initiatique empreint de considérations philosophiques sur le mouvement comme élan vital, ce qu'illustre d'ailleurs la notion de « vif » dans le roman, à mettre en relation avec le surhomme nietzschéen en devenir.
On observe une profonde dichotomie, entre d'une part l'art du contre mis en pratique par les membres du groupe, synthèse des efforts de tous ceux qui les ont précédé dans ce voyage visant à repousser toujours plus loin les limites de l'expérience humaine, quitte à y laisser la vie, et d'autre part les usages du peuple Fréole, parvenu à s'émanciper des contraintes exercées par le vent via la technologie, sans pour autant réellement l'appréhender. Cette opposition n'est pas sans rappeler l'assertion de Francis Bacon, selon laquelle « [ce]ne sont pas des ailes qu'il faut à l'esprit humain, mais du plomb et du poids ».

Certes, les références ne sont pas toujours des plus subtiles, en particulier quand Alain Damasio choisit de mettre son récit en pause pour paraphraser la métaphore du chameau, du lion et de l'enfant précisément telle qu'on la retrouve dans "Ainsi parlait Zarathoustra" de Friedrich Nietzsche. Mais les réflexions qu'elles amènent ont le mérite d'être en parfaite adéquation avec le déroulement de l'histoire.
Il est à noter que même si c'est un aspect bien moins présent que dans "La Zone du Dehors", l'oeuvre présente aussi un sous-texte politique, notamment lorsqu'il est question de la société on ne peut plus verticale de la cité imaginaire d'Alticcio.

Bien d'autres points mériteraient qu'on s'y attarde pour rendre justice à la richesse de l'oeuvre, à commencer par sa manière de renouveler avec brio l'imaginaire de la fantasy, ne serait-ce qu'avec les étranges phénomènes que sont les « chrones ».
Ajoutons à cela le fait que l'oeuvre exploite pleinement les spécificités du médium littéraire, avec la pagination inversée, le rétrécissement des points de vue au fur et à mesure que la Horde s'étiole par la perte de ses membres, une calligraphie apte à retranscrire les subtilités du vent ou encore le duel oratoire entre le troubadour Caracole et un stylite répondant au nom de Sélème (sans doute l'un des moments les plus mémorables du livre).

Tous ces aspects mériteraient d'être creusés, mais je préfère vous laisser l'occasion de découvrir tout cela par vous-même.
Il se pourrait certes que vous soyez un poil déçus par la fin, mais n'oubliez pas que dans le cas présent, ce qui compte n'est pas tant la destination que le voyage.
« La maturité de l'homme est d'avoir retrouvé le sérieux qu'on avait au jeu quand on était enfant. ».

L'adaptation en bande-dessinée est également de très bonne facture, même s'il reste compliqué de retranscrire l'oeuvre sur un autre support sans en perdre certains aspects essentiels, d'autant que dans le roman, la rareté des descriptions visuelles laisse au lecteur une grande liberté quant à sa représentation de l’univers.

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