Une vie...

Avis sur La Horde du contrevent

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On dira de la pure immanence qu'elle est UNE VIE, et rien d'autre. Elle n'est pas immanence à la vie, mais l'immanence qui n'est en rien est elle-même une vie. - G.Deleuze

La horde du contrevent commence au milieu d'une longue quête, et s'ouvre après une citation de Mille Plateaux (de Gilles Deleuze et Félix Guattari). L'idée, ici, serait de tenter de situer le roman de Damasio dans la pensée deleuzienne (je laisse Guattari de côté pour plus de clarté et de facilité, même si sa présence reste).

Nous trouvons donc les membres de la Horde quelque peu marqué par le temps, à la recherche de l'extrême-Amont : l'endroit où est censé se trouver l'origine du vent, force principale qui compose le monde de La horde du contrevent. 22 personnes cheminant de l'aval à l'amont contre le vent, 22 perceptions différentes. Car chacun occupe un rôle au sein de la Horde, rôle qui tient plus du concept, d'une perception qui construit un monde, à la manière des animaux de Jakob von Uexküll. Son concept d'Umwelt (pour le dire rapidement, chaque espèce construit un monde à soi) aura servi à Deleuze et Guattari pour penser la perception et les signes perçus.

Ainsi Golgoth, traceur, repérant le mouvement du vent conduisant à l'extrême-Amont. Bien entendu, il a une psychologie propre, mais son être semble tendu par la perception de la trace. D'ailleurs il faut remarquer à quel point le mouvement de la Horde (partir des terres civilisées pour atteindre un désert originel) est un mouvement tributaire d'une ligne de fuite. La fuite est évidente (d'autant que la Horde ne doit progresser qu'avec leurs corps et jamais avec l'aide d'un moyen de locomotion), et ce mouvement se réalise sur des terres qui n'ont jamais été prise dans des structures, dans des organisations sédentaires. Et cette ligne de fuite se double d'une ligne de mort, ligne épousant le mouvement de la Horde, utilisant les mêmes forces, le même parcours, mais visant son anéantissement (et cela aura un nom tout trouvé : la Poursuite).

La horde du contrevent fait part à une sorte de polyphonie de perceptions des signes (le gibier, le végétal, l'eau, les blessures, la terre, le vent) dont chaque membre incarne le concept. Il ne faudrait plus que faire qu'un pas pour parler de personnages conceptuels, comme Deleuze a pu le théoriser à partir du Zarathoustra de Nietzsche ou des nombreux doubles de Kierkegaard. Toutefois le principal de la narration échoit – et cela tombe sous le sens – au scribe. Lui qui aura appris à noter les mouvement du vents à l'aide d'un système de notation proche de la ponctuation devra passer à l'écrit, plus incertain mais plus riche. Ces personnages, évoluant contre le vent avec leur Umwelt respectif, ont aussi un devenir. Ils auront l'occasion de percevoir ce devenir, devenir qualifié de « majoritaire » et une possibilité, devenir « minoritaire » vis-à-vis de ce devenir.

Mais précisément, quelle est la fonction du devenir ? Je pourrais continuer ce petit lexique deleuzien (lignes de fuites, personnages conceptuels, Umwelt, minoritaire, majoritaire et je pourrais évoquer certains dialogues faisant la part belle à des histoires de différence de potentiel et d'intensité en parlant du vent), mais il me semble que La horde du contrevent repose principalement sur l'illustration du devenir, et de la réflexion de Deleuze entourant ce concept. Le devenir suppose des transformations, des changements d'états, des événements décisif, mais ce premier ne s'épuise pas dans un commencement et dans une fin : c'est pour cela que le roman commence au milieu de la quête et que l'extrême-Amont n'est qu'un prétexte. Ce qui importe c'est un processus, le devenir.

Le devenir sera illustré dans une trouvaille de Damasio : les chrones. Ce sont des formes oblongues, des espèces de cocons accompagnant le mouvement du vent. Que font-ils ? Le troubadour de la Horde donne des indications : « reste qu'il va falloir se les coltiner au corps à cuir, plonger dedans, passer la tête et voir où et qui, et en quoi ça se transforme, puisque le chrone, oui-da, précipite les devenirs ou les accélère l'errance, tirez une carte ». Le chrone est une incarnation du devenir, il instaure un mouvement absolu (aucune accélération ou décélération, toujours la même vitesse à tout moment) qui transforme celui ou la chose qui passe à travers lui. Il est un événement virtuel qui ne demande que de s'actualiser dans un corps. En un sens, cette puissance de devenir virtuel, prêt à s'actualiser est proche du vent qui ne cesse de souffler sur le monde et proche du personnage du troubadour qui lui-aussi, ne cesse de devenir toujours autre.

Cette dimension d'un devenir qui ne s'arrête jamais de travailler fait, il me semble, écho au concept de champ transcendantal développé par Deleuze et présent - entre autres – dans un de ces derniers textes : L'immanence : une vie... Il est défini de la manière suivante :

Aussi se présente t-il comme pur courant de conscience a-subjectif, conscience pré-réflexive impersonnelle, durée qualitative de la conscience sans moi […]. Dès lors, faut-il définir le champ transcendantal par la pure conscience immédiate sans objet ni moi, en tant que mouvement qui ne commence ni ne finit ?

Le lecteur pourra se rendre compte a quel point cette définition correspondra au mouvement continu mais changeant du vent, au chrones effectuant des devenirs et surtout au personnage du troubadour, être changeant en permanence, sans identité fixe et réalisant un pastiche des fameuses trois métamorphoses nietzschéenne de l'esprit*. Le champs transcendantal (a ne pas confondre avec la transcendance, qui suppose une extériorité à l'immanence) est un ensemble de données immédiates, immanentes (ici et maintenant) qui ne se rapporte ni à un sujet, ni à un objet. C'est un pur mouvement, autant que le vent, autant que le devenir. Le champs transcendantal – pour le dire de manière un peu naïve – est une modalité (si ce n'est la seule) de l'immanence. Je me permet de citer longuement le texte de Deleuze :

Qu'est-ce que l'immanence ? Une vie... Nul mieux que Dickens n'a raconté ce qu'est une vie, en tenant compte de l'article indéfini comme indice du transcendantal. Une canaille, un mauvais sujet méprisé de tous est ramené vivant, et voilà que ceux qui le soignent manifestent une sorte d'empressement, de respect, d'amour pour le moindre signe de vie du moribond. Tout le monde s'affaire a le sauver , au point qu'au plus profond de son coma le vilain homme sent lui-même quelque chose de doux le pénétrer. Mais à mesure qu'il revient à la vie, ses sauveurs se font plus froids, et il retrouve toute sa grossièreté, sa méchanceté. Entre sa vie et sa mort, il y a un moment qui n'est plus que celui d'une vie jouant avec la mort. La vie de l'individu a fait place à une vie impersonnelle, et pourtant singulière, qui dégage un pur événement libéré des accidents de la vie intérieure et extérieure, c'est à dire de la subjectivité et de l'objectivité de ce qui arrive. « Homo tantum » auquel tout le monde compatit et qui atteint une sorte de béatitude. C'est une hecceité, qui n'est plus d'individuation mais de singularisation : vie de pure immanence, neutre, au-delà du bien et du mal, puisque seul le sujet qui l'incarnait au milieu des choses la rendait bonne ou mauvaise. La vie de telle individualité s'efface au profit de la vie singulière immanente à un homme qui n'a plus de nom, bien qu'il ne se confond avec aucun autre. Essence singulière, une vie...

Ce que va enseigner le vent à la Horde, c'est précisément cela. Que la vie personnelle s'efface devant une vie, que le mouvement absolu du vent sera le support de la vie, celle-ci sera toujours plus qu'une vie personnelle. Pour autant, il n'y a pas d'indifférenciation, toutes les vies ne fonderont pas en une seule. Il y aura une différence pure, une différence qui ne se laissera jamais prendre dans une répétition, dans une trace indélébile.

Je disais que La Horde du contrevent s'ouvrait sur une citation de Deleuze et Guattari. La voici :

Seulement on n'est jamais sûr d'être assez forts, puisqu'on n'a pas de système, on a que des lignes et des mouvements.

Il n'est pas impossible que ce roman soit la « démonstration » de cette phrase. Précisément, la Horde se trouve être dans un voyage qui à un rapport avec le devenir, la vie impersonnelle, un voyage qui n'a ni début, ni fin. Là où une structure aurait pu faire point de repère, le vent balaye les constructions et désempare. Affronter la vie impersonnelle, arpenter l'immanence n'a rien d'une tâche qui vous plus rend fort. Au contraire, c'est l'affirmation du caractère changeant de l'existence, de son incroyable fragilité. Mais cette fragilité laisse apercevoir ce que c'est qu'une vie.

Pour clôturer

*A ce titre, le pastiche du passage de Ainsi parlait Zarathoustra m'a paru tellement forcé et évident que j'ai presque visualisé Damasio me faisant des clin d’œils forcés.

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