Ces messieurs Bovary.

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Bien que ces vaches de bourgeois
Les appellent des filles de joie
C'est pas tous les jours qu'elles rigolent
Parole parole

Sans avoir toujours rigolé, Emma Becker n'a pas toujours pleuré durant les deux années qu'elle a passées dans un bordel berlinois : une expérience très intéressante, sordide, passionnante, parfois merveilleuse.

Le beau livre d'Emma n'a rien de voyeuriste ou d'érotique, il se borne à un constat ni niais ni désabusé. Emma laisse le nihilisme à Houellebecq, le lyrisme transgressif à deux balles à Catherine Millet.

Ce genre de témoignage pose une question : est-ce authentique ou réécrit par un nègre ?

A mes yeux, l'authenticité ne fait aucun doute pour deux séries de raisons :

Le ton et la façon d'écrire ne peuvent être que sincères, tant ils sont nouveaux, j'y reviendrai.

Ce qui est décrit est parfaitement exact dans sa crudité. J'en ai des preuves directes comme indirectes :
-directes : en tant qu'ancien client occasionnel des putes, plus par curiosité qu'autre chose, puisque j'ai horreur du rapport qui s'instaure.

-indirectes : en tant qu'ami des filles de la rue Saint-Denis lorsque je vivais à Paris, charmantes compagnes de bistrot qui me racontaient leurs petites histoires.

Et en tant que compagnon durant quelques années d'une ancienne prostituée, qui s'était sortie de là bien avant de me connaître et m'avait sans doute choisi plus pour mes capacités d'écoute que pour mes médiocres performances sexuelles.

Le XIX° siècle ne nommait pas les bordels "maisons d'illusion" pour rien.

Les hommes y viennent certes pour baiser, mais surtout pour se faire croire qu'ils existent : la mise en scène qu'organisent ces filles charitables, pourtant explicite, y est prise pour la réalité. Ce besoin irrépressible de prendre ses désirs pour des réalités est sans doute l'un des mystères les plus troublants du comportement humain. Pour ma part, c'est l'une des raisons pour lesquelles je n'aime pas trop le cinéma, usine à rêve, pas plus que le sexe avec les prostituées.

Flaubert ne s'est pas trompé en déclarant : madame Bovary, c'est moi. Comment faut-il comprendre cette formule sibylline ?

Sans doute les femmes ne sont-elles pas les seules à rêvasser en lisant des bouquins romantiques débiles, aujourd'hui en regardant des films à la con. Les hommes en font tout autant, juste de façon plus hard. Et lorsque la réalité fait son retour, la désillusion est la même pour les deux sexes.

Nous sommes tous peu ou prou des monsieur Bovary (et pas forcément des Charles Bovary).

Emma en dit beaucoup sur le plaisir féminin, en fait sur le plaisir tout court. Sur le côté évanescent et toujours surprenant du plaisir, qui survient toujours, lorsqu'on ne l'attend pas, jamais lié à une quelconque technique érotique.
Les petites bourgeoises qui se croient d'avant-garde parce qu'elles ont "osé le clitoris" feraient bien de faire un stage dans un bordel sous la direction d'Emma pour y prendre conscience de quelques bribes de réalité.

La formule publicitaire de Lacan il n'y a pas de rapport sexuel prend enfin un sens au boxon :

Emma raconte que le préservatif d'un de ses clients s'est déchiré et comment ce dernier, calme jusque là, s'est mis à paniquer. Après des jours de vaines interrogations, le jeune femme a fini par comprendre les raisons de ce trouble : pas du tout la peur d'une éventuelle contamination, mais le sentiment lié au contact direct des muqueuses d'avoir vraiment trompé sa femme, d'avoir eu une relation sexuelle non plus imaginairement abstraite, mais bien réelle, ce qui devient insupportable et engendre une culpabilité parfaitement infantile.

Des raisons certes profondes, mais qui n'ont rien à voir avec les salades que débite la psychanalyse : c'est très amusant, Emma raconte que les plus tordus de ses clients sont justement les psychiatres et psychanalystes, juste derrière les toubibs et les universitaires. Pas rassurant, même s'il convient de ne pas faire une généralité de ce constat.

Les bordels -légaux en Allemagne, interdits en France, ce qui met les filles en danger mortels constant (merci les "progressistes")- sont le dernier lieu dans la société où règnent encore une forme de loi et de morale. Le meurtre et la pédophilie y sont strictement interdits, alors que la société civile les a dépénalisés depuis longtemps, dans certains cas, mais pas dans d'autres bien sûr, niant par cet arbitraire de la justice toute forme de droit romain, de droit tout court.

Emma considère le Marquis de Sade comme un écrivain de merde (c'est le cas de le dire, étant donnés les goûts gastronomiques du personnage) et comme un fou dangereux, Pierre Louys comme un pauvre hère qui s'imagine que des gamines de douze ans sont heureuses d'être vendues par leur mère pour se faire sodomiser par un vieux crabe.

Emma n'est pas une amatrice de littérature érotique, car elle sait à quoi ça renvoie. En revanche, d'une curiosité sexuelle insatiable, il lui arrive de mater des films pornos amateurs après le boulot.

Dans le genre littérature, elle n'aime guère que Maupassant, mais il est vrai que ce dernier écrit admirablement, et surtout aime profondément les femmes, prostituées ou pas.

Emma n'est jamais désespérée : il lui arrive même d'avoir du plaisir avec un client, ce que les macs de jadis tentaient d'interdire.

La jeune femme a aujourd'hui cessé ses activités dans ce domaine, et vient d'avoir un bébé. Bon vent, madame, pour votre nouvelle vie, et merci pour votre beau livre.

"Fils de pécore et de minus, fils de pécore et de minus
Ris pas de la pauvre Vénus, ris pas de la pauvre Vénus
La pauvre vieille casserole, parole, parole
La pauvre vieille casserole

Il s'en fallait de peu mon cher, il s'en fallait de peu mon cher
Que cette putain ne fût ta mère, que cette putain ne fût ta mère
Cette putain dont tu rigoles, parole, parole
Cette putain dont tu rigo-o-les."

https://www.youtube.com/watch?v=HwPgs21a8_I

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