Arômes complexes et généreux*

Avis sur La Maison des feuilles

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Le livre déroute, comme tant de ces pavés « impossibles à résumer » — mais qu’est-ce qu’un résumé ? Bref. En gros, "la Maison des feuilles" est l’exégèse, faite par un aveugle et commentée par un ex-drogué psychologiquement instable, d’un film documentaire fictif consacré à une maison plus grande à l’intérieur qu’à l’extérieur. Autant dire que la question de la fiabilité passe vite à la trappe, noyée dans l’épaisseur du mille-feuilles narratif : film, description et analyse du film, récits parallèles, analyse de la description, digressions, commentaires sur les digressions, analyses des commentaires, sans compter les « éditeurs » et le brillant traducteur qui viennent mettre leur grain de sel, et des photographies en annexe, avec du Heidegger à peine plus compréhensible en français qu’en allemand, et aussi de l’espagnol et du vieil-anglais et des tas d’autres choses encore… Le roman procède par saturation, d’où une complexité sans subtilité.
C’est sans doute ce foisonnement qui le rend remarquablement prenant. (Ce foisonnement aussi qui fait que "Borges n’aurait jamais écrit cela", toute considération anachronique mise à part, alors que l’aveugle argentin, qui n’a jamais écrit de roman, est régulièrement cité comme figure tutélaire de celui-ci, dans lequel cécité, labyrinthe, rêve, fiction, monstruosité, littérature au carré, modernité et miroirs jouent des rôles majeurs : Borges procède par épure.) "La Maison des feuilles" est l’un de ces tentatives de "livre total" dont regorge la littérature : tout à la fois documentaire, essai, roman (d’aventures, fantastique, psychologique, épistolaire, social, pourquoi pas noir ou policier), critique, mémoires, mémoire, manuel, centon, conte, recueil d’histoires drôles, d’entretiens, de collages, de poèmes, parabole, journal, ekphrasis, encyclopédie et remise en cause de tout cela, et peut-être bien remise en cause de leur remise en cause, etc.
Pas étonnant, d’ailleurs, que l’œuvre se prête aussi bien à la pure distraction qu’à l’analyse universitaire. (Et à ce titre, savoir si l’on doit ou non la qualifier de post-moderne est probablement la moins intéressante des questions qu’elle pose.) Chance, « magie d’internet » ou signe de qualité, on a un travail d’avant-garde qui se trouve sans problème en librairie, alors qu’il faut généralement passer commande pour trouver "Feu pâle" de Nabokov.

Au début du chapitre IX, une note appelée par le symbole « × » renvoie à la note 135, qui renvoie à la note 129, qui renvoie à la note 137, qui renvoie à la note 134, qui renvoie à la note « × » : le travail de Danielewski tourne parfois en rond. Mais tourner en rond, comme la « complexité sans subtilité » dont je parle plus haut, n’est pas une défaillance de "la Maison des feuilles", plutôt un motif constitutif des récits qui s’y entremêlent. (Au fond, quoi de plus logique qu’un chapitre sur les labyrinthes labyrinthique ?) Un autre exemple d’une « impasse » narrative qui fait contrepoint à l’espace suspect de "la Maison des feuilles" : des « Poèmes Pelikan » sont appelés par la note 179, dont l’appel se trouve dans la note 178, dont l’appel ne se trouve nulle part…
Bien sûr, on attend d’un livre de sept cents pages une certaine richesse. Et ce n’est évidemment pas le premier / seul récit à brouiller ainsi allègrement les repères spatiaux, temporels et logiques traditionnel, ni à multiplier les niveaux de narrations, ni à citer d’autres livres — y compris lui-même : des personnages de "la Maison des feuilles" ont "la Maison des feuilles" entre les mains, comme don Quichotte trouvait la première partie de ses aventures dans la seconde —, ni à s’auto-désigner, ni à se contredire ; mais c’est à ma connaissance le seul à le faire dans une si large mesure, et avec tant de générosité. Malgré le « Ceci n’est pas pour vous. » initial (p. xi). Générosité que le lecteur doit partager, en acceptant de comprendre (par exemple la disposition des pages 213 à 244 qui correspond à celle de l’action), de comprendre à moitié (une fois acquis, par exemple, que Johnny Errand se met à parler latin sans le savoir (p. 72-73), on est bien avancé…) ou de ne pas comprendre du tout (ainsi, pourquoi du bleu pour le mot « maison » dans toutes les langues ?).
Dans la veine d’un Rabelais ou d’un Borges, "la Maison des feuilles" est un livre sur le sens.

* Un joli titre de critique, que je m’empresserai de vendre à une marque de café.

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