Récit du temps qui passe

Avis sur La Montagne magique

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Introduction

Quatre mois, c’est le temps qu’il m’a fallu pour terminer la lecture de ce livre épais de Thomas Mann : La Montagne Magique. Une lecture des plus fastidieuses, qu’on aime à la fois et qu’on déteste.

Histoire de vous partager cette lecture, je vous écris une petite critique en tentant de décrypter un des romans les plus marquants du 20ème siècle ; en oubliant pas de donner mon avis en conclusion. Accrochez-vous la lecture va être longue !

I – La subjectivité face au temps

Lire la Montagne Magique, c’est imprimé le temps à sa lecture, c’est se souscrire soi-même à une temporalité différente des autres lecteurs suivant notre rythme de lecture, notre appréciation des péripéties et l’organisation de notre vie quotidienne. Le temps, ce fleuve au long cours imperceptible ne nous quittera pas du roman.

L’ingénieur Hans Castorp en visitant son cousin Joachim Ziemsenn au sanatorium Berghof situé au sommet d’une montagne suisse ne savait pas qu’il ne retournerait pas au plat pays au bout d’une semaine tel qu’il l’avait prévu. Notre ami ayant attrapé par malheur la même « maladie » que les patients habitant les lieux et devra rester un certain moment d’après le diagnostic qu’en tire le docteur Behrens.

Si on sait au début du roman par le narrateur – qui n’est autre que l’auteur – que Castorp restera sept ans, rien au sein même du récit ne peut l’affirmer clairement. Mis à part l’évocation des saisons, on ne saurait même si vraiment sept ans ont passé, il se trouve même que le narrateur doute de son affirmation. De plus, Hans Castorp ne possède aucun calendrier ou quoique ce soit permettant d’établir une ligne temporelle, laissant le temps s’écouler comme bon lui semble à son oisiveté.

Il en découlera de sa propre expérience du temps une réflexion dans la manière dont cet objet est perçu par le sujet. Si les débuts au sanatorium peuvent lui sembler longuet, il finira par prêter peu attention aux journées passées par son conditionnement dû à la monotonie du règlement, ramassant de part et là quelques évènements, une pensée, une conversation, une attente ou un objet de désir. Lui-même dit lors d’une digression à propos du temps :

« L’habitude endort notre sens du temps ou du moins l’affaiblit, et c’est sûrement aussi à cause d’elle que nos années de jeunesse sont vécues comme lentes, tandis que la suite de la vie se précipite et s’envole. Introduire des changements d’habitudes et des renouvellements est, on le sait bien, le seul moyen de se maintenir en vie, de réactiver son sens du temps, de rajeunir, de renforcer et ralentir notre vécu du temps, et, ce faisant, de restaurer toute notre joie de vivre. » - P.109, édition broché (2016)

Pour pallier à l’inertie qui prend possession de lui, l’allemand suivra avec intérêts les ébats philosophiques de Lodovico Settembrini et de Naphta, fera preuve de charité envers une mourante, participera à la vie communautaire du sanatorium, etc. Si le temps est comme une succession d’évènements asynchrone du fait de la multiplicité des êtres et peuvent potentiellement s’amener à nous, Hans Castorp va à la rencontre de celles-ci pour remédier à un ennui profond qu’il ne s’avoue pas à lui-même.

Par le temps qui passe et l’attente du retour de Mme Chauchat dont il s’est épris et rencontre assez tard dans le roman, le jeune ingénieur ne souhaite plus quitter les lieux, habitué comme il est à une certaine forme de dépérissement de son être qui le laisse sans activité. Ce n’est lorsque la première guerre mondiale s’annonce qu’il va comme le reste du sanatorium s’enfuir précipitamment pour retourner en Allemagne. Avec cette fin cinglante où le narrateur annonce que malgré toutes les conversations philosophiques auquel il a pu assisté, il n’a pas plus évoluer que les communs des mortels en se jetant sous les feux de l’artillerie.

Autrement, la temporalité trouve sa voie même dans la chronologie non-linéaire de l’histoire, l’écrivain se permettant des ellipses, un petit retour en arrière pour ne pas sauter le pas vers le moment présent de son propre récit. Si les patients sont piégés dans un éternel présent, l’observateur (ou plutôt le lecteur) vit en dehors de toute normalité chronologique. De toute manière, peut-on dire que le récit, ses personnages, ces écrits, appartiennent à une norme qui relève de la logique rationnelle ?

II – Danse Macabre

La mort hante tout le roman. Des patients deviennent inguérissable au point d’être mourant, quand ce n’est pas la mort physique, c’est le raisonnement de certains patients qui est atteint (mort de l’esprit). On pourrait penser vulgairement que Thomas Mann souhaite de faire de nous une bande de dépressif, mais non, il s’agit pour lui d’un moyen de mieux nous faire apprécier la vie avec ses hauts et ses bas comme des stoïciens et ne pas laisser la mort (son idée) s’emparer de nous. D’ailleurs sans vouloir spoiler, le roman n’est pas dénué d’humour noir.

Cela dit, la mort peut se figurer aussi dans l’esprit décadent d’une vieille bourgeoisie qui ne sait plus sur quel pied danser, son aboutissement se retrouvant dans le conflit de 1914-1918.
Au fur et à mesure qu’on tourne les pages, les différents protagonistes auxquels on s’est attaché finissent par nourrir un sentiment mortifère et faire preuve de leur complaisance à leur régression, quitte à trahir leurs idéaux dans le cas de Settembrini et Naphta.

Au-delà de ces pulsions de mort, Thomas Mann illustre que la vie que représente son corps comme son esprit doit être entretenu et aucun aspect ne doit être négligé. On ne quitte jamais cet esprit dualiste du corps et de l’esprit, qui sont tous deux indépendant l’un de l’autre de ce qu’on peut tirer des réflexions philosophiques disséminés dans l’ouvrage.

III – Satire du milieu bourgeois et des médecins

Ce qui frappe au premier abord lorsqu’on lit la « technicité » du propos des docteurs est l’étrangeté de leurs diagnostics, ne laissant pas mine de moquerie envers les grands défenseurs de la science qui y voit le meilleur moyen de faire progresser l’humanité vers des lendemains chantants. Mann se plaçant ici en critique des positivistes en les faisant passer pour des charlatans, ce qui lui a valu bien des critiques du milieu médical lors de la parution de son roman en Allemagne.

Pour rester sur les médecins et les patients, on peut se demander si les symptômes évoqués par la maladie ne sont pas plus un effet de style pour exprimer les souffrances intérieures des personnages, notamment lorsqu’on pense à l’épisode passionnel du jeune ingénieur envers Clawdia Chauchat où sa température est fluctuante suivant comment lui-même reçoit ses « signes » adressé à lui-même.

Nous pouvons même ajouter en dernier lieu à cette partie la moquerie des milieux bourgeois : Mme Stöhr qui étale sa « culture » en se trompant à chaque fois de référence (personnage faisant office de running-gag) et la tournure en dérision des conventions dont Chauchat n’en a cure.

IV – Se7en

Le chiffre sept symbolise tout le roman : Hans Castorp devait rester trois semaine visiter son cousin (21 jours, multiple de 7) mais ce ne sera pas le cas et restera en théorie sept ans au sanatorium, il y a sept chapitres au roman et d’autres références indirect à ce chiffre dispersés dans le roman (on est aidé par les notes de la traductrice).

Dans différentes cultures, ce chiffre est sacré et revête une aura de mystère et de magie, il ne s’agit pas de chercher le rationnel quand on use de symboles, mais le sentiment qu’il nous suscite par son invocation et ce qu’il peut nous signifier. Tous les symboles ont plus ou moins cette emprise sur nous suivant la culture auquel nous appartenons et dans le contexte dans lequel elle appartient. Il est possible d’être fasciné par un nombre comme par un long monologue introspectif.
Enfin s’il y a bien un « sept » qu’on finira par déceler au cours de la lecture suivant notre savoir, ce sont les sept péchés capitaux : Orgueil, Avarice, Envie, Colère, Luxure, Gourmandise et Paresse.

Naphta plutôt que d’avoir la lâcheté de ne pas tuer son compagnon préfère se suicider par Orgueil, Hans transgresse les modalités de son milieu en s’énamourant de Clawdia Chauchat qui est marié à un autre homme et dont la dernière se fiche des conventions de petit-bourgeois (Luxure), Mynheer Peeperkorn qui jalouse la relation entre Chauchat et Castorp (Envie), la « colère » est aussi bien exprimé par la bagarre entre deux patients du sanatorium comme le sort funèbre qui attend les peuples se liguant les uns contre les autres, quant à la paresse difficile de faire plus explicite que l’inactivité de départ de Hans Castorp qui aura pour conséquence une grande fièvre. Certains de ces péchés exercent un droit de vie ou de mort sur un des habitants telle une force invisible s’exerçant en ces lieux retirés de la civilisation, tandis que d’autres ont un laisser-passer. Par exemple, la relation amoureuse qu’à Hans Castorp envers Chauchat ne fait que monter sa température, mais ne le mette aucunement en danger de vie ou de mort d’après mes souvenirs, sans doute que cette déclaration enflammée mêlant l’amour à la mort avec une teinte d’érotisme y est pour quelque chose :

« Oh, l’amour tu sais… Le corps, l’amour, la mort, ces trois ne font qu’un. Car le corps, c’est la maladie et la volupté, et c’est lui qui fait la mort, oui, ils sont charnels tous deux, l’amour et la mort, voilà leur terreur et leur grande magie ! Mais la mort, tu comprends, c’est d’une part une chose mal famée, impudente et qui fait rougir de honte ; et, d’autre part, c’est une puissance très solennelle et très majestueuse – beaucoup plus élevée que la vie rieuse, gagnant de l’argent et se farcissant la panse, beaucoup plus vénérable que le progrès qui bavarde par les temps – parce qu’elle est l’histoire, la noblesse, la piété, l’éternel et le sacré qui nous font tirer notre chapeau et marcher sur la pointe des pieds… […] Oh enchanteresse beauté organique, qui ne se compose ni de peinture à huile ni de pierre, mais de matière vivante et corruptible, pleine du secret fébrile de la vie et de la pourriture ! Regarde la symétrie merveilleuse de l’édifice humain, les épaules, les hanches et les mamelons fleurissant de part et d’autre sur la poitrine, et les côtes arrangées par paires, et le nombril au milieu de la mollesse du ventre, et le sexe obscur entre les cuisses ! » - P. 356, édition broché (2016)

Au-delà que certain-e-s riront en entendant parler de « sexe obscur », il faut se rappeler qu’à cette époque qu’évoquer les parties génitales féminines donnaient lieu à des cris d’orfraies et encore l’auteur écrit ce dialogue en français dans le livre pour atténuer la portée érotique de ce passage ; On peut comprendre d’un côté que la transgression ne donnerait pas lieu de punition si l’amour est si attaché à la mort et au vu de l’honnêteté des sentiments amoureux du jeune ingénieur envers cette femme mariée.

Enfin, -c’est une théorie de ma part - si le charme des lieux de cette montagne s’évapore, c’est bien par l’attirance envers la mort qui les amène à fuir pour aller au front. La première guerre mondiale qui opposa différents pays européens durera quatre ans et non pas sept, brisant le symbole référent de cette montagne magique. Thomas Mann voyant cette guerre comme « une fête mondiale de la mort ». Ce qui est à l’opposé de sa philosophie qui prône de ne pas trop s’attacher à elle, elle est bien sûr une expérience humaine, mais nous devons lutter contre cette idée avant qu’elle s’empare de notre être. Reflétant un aveuglement idéologique de l’auteur au cours de la première guerre mondiale.

V – Une part de soi

La Montagne Magique, ce n’est pas seulement la transmission de l’idée de ne pas laisser la mort prendre son emprise ou une histoire de symboles, mais également une autobiographie déguisée. En effet, le séjour prolongé de Hans Castorp est calqué sur l’auteur dû à une erreur de diagnostic du médecin lors de sa visite à sa femme Katia, qui a une maladie pulmonaire. Il profite de ce temps pour se documenter et s’en servira pour l’élaboration du roman. La face cachée « démoniaque » du sanatorium Berghof et son emprise sur les êtres par quelques forces invisibles n’est qu’une manière pour l’auteur de conter comment il a vécu ce séjour.

Les intellectuels Settembrini et Naphta sont les représentants de leur époque. Le premier est celui du positivisme et de la philosophie humaniste du XXème siècle, le second, un jésuite fanatique pétris de contradictions, est inspiré d’une période de la vie de son auteur ; le personnage qu’il a créé à partir de sa propre expérience a posteriori est une préfiguration de la figure du stalinien. Pour clarifier politiquement les positions de Thomas Mann à la parution du livre, celui-ci refuse une position de révolutionnaire ou d’anti-libéral de par son républicanisme d’après-guerre et son adhésion au libéralisme et à l’humanisme.

Pour rappel, au cours de la Grande Guerre, Thomas Mann se dispute avec son frère Heinrich ainsi que Romain Rolland et Stefan Zweig pour ses positions nationalistes avec la prétention de défendre une « culture allemande ». Position à peu près similaire à celle de Richard Wagner, connu pour son antisémitisme, qui voulait redonner la grandeur à l’Allemagne, et encore moins glorieux, celle d’Adolf Hitler. Ironie du sort, la résidence secondaire du moustachu aura le même nom que le sanatorium du roman, de quoi laisser songeur quant au caractère sain des adhérents de cette idéologie.

Cependant comme on sait, Thomas Mann n’a rien à voir avec ces gens, d’autant plus lors du sous-chapitre « Profonde Irritation » où il se ligue contre l’antisémitisme ambiant, ce qui lui valut d’être conchié en plus d’avoir ses livres brûlés sous une Allemagne Nazifié comme bon nombre d’auteurs allemands. En ajoutant que lorsque Hans Castorp sera en charge du mégaphone de l’institut, qui émet des bruits indistincts comme le souligne le narrateur, c’est pour représenter métaphoriquement le cataclysme ambiant qui va mener dans un avenir proche le monde à sa perte.

Enfin une toute dernière référence au réel, le personnage de Mynheer Peeperkorn est une attaque à charge contre l’écrivain Gerhart Hauptmann pour le mettre en face de ses contradictions.

VI – Dialogue entre l’auteur et le lecteur

L’histoire nous est narré par une tierce personne afin de nous transmettre l’expérience vécue par Hans Castorp. La 3ème personne du singulier étant de mise - je dois sans doute voir des symboles partout - mais n’y a-t-il pas une forme de beauté à nous laisser entrevoir par ce choix la transmission de la singularité d’une expérience, en parlant de soi tout en prenant de la distance ? Ne serait-ce que pour se permettre d’explorer de nouvelles relations avec celles-ci par la fiction et les souvenirs fragmentaires que nous en avons ?

Petite digression à part, le narrateur intervient souvent au sein du récit afin de nous partager sa réflexion sur l’histoire conté, mais aussi nous rappeler sa présence lorsque qu’il déplace la temporalité de l’action et du lieu en s’adressant de manière indirecte au lecteur, brisant la frontière du texte. L’auteur/narrateur est à la fois un « personnage » du récit et un procédé narratif dans lequel son point de vue est omniscient par rapport aux faits et pensées relatés.

VII – Conclusion

Autobiographie, portrait du XXème siècle, récit du temps et des symboles, La Montagne Magique ne se laisse pas facilement aborder par son hermétisme et ses 700 pages de lectures. Il faudra s’armer soi-même de patience pour en venir à bout et encore prendre le temps nécessaire de la réflexion pour saisir le fond afin que la lecture ne soit pas vaine ; la postface et les notes de la nouvelle traduction aide bien le profane.

Reste ici me concernant un rapport ambivalent à cette lecture, si je trouve le roman incroyable, d’un autre côté j’ai eu du mal à arriver au bout du livre, alors que pourtant pendant la première moitié, je ne cessais de me dire que cela risque d’être l’une de mes lectures les plus marquantes. Peut-être que le fait que le roman soit si étiré pour remplir cette exigence des sept chapitres dans un but esthétique doit être en partie pour quelque chose.

Pourrais-je le conseiller ? Oui si vous n’avez pas peur du manque d’action, aimez la philosophie ou du genre à suivre des émissions sur France Culture (oui, c’est bien mon genre) et que pour vous la lecture est un moyen de « transcendance » et que vous n’êtes pas contre des romans exigeants. Et « non » si la lecture est une distraction comme une autre, vous risqueriez de tomber mal, cela dit rien n’empêche la curiosité et de faire évoluer son rapport à la littérature. C’est toujours gratifiant d’expérimenter de nouvelles choses avec ses centres d’intérêts.

Pour terminer cette longue critique, je crains de ne pas avoir très envie de le relire de sitôt, mais au moins ses pages et ses personnages se sont imprimés en moi, ce qui est déjà beaucoup et m’a donné la motivation nécessaire à la rédaction de cette critique pour lui rendre hommage.

En remerciant la traductrice Claire de Oliveira pour cette nouvelle traduction et ses notes.

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