Chemin de l'horreur

Avis sur La Mort est mon métier

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Ma deuxième rencontre avec l'univers de Robert Merle m'a assurément permis d'approfondir ma vision d'une somme romanesque que je juge pour l'instant comme géniale et dont la relégation au second rang du vaste monde littéraire constitue une injustice pour le moins grave. Mon premier point d'analyse, portant sur le fond, m'était déjà apparu en lisant Malevil ; Merle applique scrupuleusement ce qui demeure probablement l'une des règles les plus importantes pour n'importe quelle histoire : il abandonne tout jugement éthique sur ces personnages. Mais bien évidemment, ne pas juger moralement un nazi, et pas des moindres, pourrait choquer. Cependant, ce choix permet un traitement dénué de tout pathos et qu'on ne saurait qualifier de putassier, bien évidemment.

Je n'ai pas à avoir de remords. L'extermination était peut-être une erreur. Mais ce n'est pas moi qui l'ai ordonnée.

Quant à mon second point, portant logiquement sur la forme, il a surgi à mon esprit en finissant celui-là : Robert Merle est à la littérature ce que Christopher Nolan est au cinéma, à savoir un auteur dont le registre est le divertissement poussé vers la perfection de son classicisme, il n'invente donc rien mais sublime ce qui, déjà bien avant lui, existait. D'ailleurs, au même titre que la mise en scène du réalisateur anglais, l'écriture de Merle n'a strictement rien de particulier.

Quand les fenêtres de Père furent finies, je sortis pour gagner le salon. Gerda et Bertha apparurent au fond du couloir. Elles avançaient l'une derrière l'autre, leur cuvette à la main. Elles allaient faire la fenêtre de leur chambre. Je mis l'escabeau debout contre le mur, je m'effaçai, elles passèrent devant moi et je détournai la tête. J'étais l'aîné, mais elles étaient plus grandes que moi.

Par ailleurs, La Mort est mon métier ne se contente pas d'évoquer cette lourde période qu'est la Shoah mais nous fait suivre le personnage principal, Rudolf Lang, dès son adolescence dans une Allemagne entièrement mobilisée par la guerre, déjà... Ce divertissement subtil nous permet alors d'assister aux mésaventures du jeune homme dont la psychologie nous surprendrait largement aujourd'hui. La guerre au Moyen-Orient, la misère des années 1920, la lutte contre les Spartakistes... tout cela mènera l'alter-ego du tristement renommé directeur d’Auschwitz à intégrer la force politique contestataire et montante du moment, à savoir le parti Nazi, car alors que la société post-impériale n'avait pas grand chose à lui offrir, Lang palliera sa soif de promotion sociale au sein même du Parti, cette part du récit constituant donc celle de l’ascension du protagoniste, progression qui le mènera jusqu'aux camps de la mort et à l'exécution industrielle de ce que les personnages préfèrent appeler des « patients », on croirait d'ailleurs assister par certains moments à l'écriture d'une thèse en extermination, c'en devient absolument glaçant.

On pourrait prolonger les cheminées par des colonnes de tôle perforée qui prendraient appui sur le sol des chambres à gaz. De cette façon, les cristaux, jetés par les cheminées, tomberaient à l'intérieur des colonnes, et les vapeurs de gaz se dégageraient par les trous de la tôle. Elles ne seraient donc plus contrariées par l'amoncellement des corps. Je vois deux avantages à ce dispositif. Primo : Accélération du gazage. Secundo : Économie des cristaux.

Merle nous décrit magistralement un autre monde sans sombrer dans une quelconque hystérie ou dans le moindre misérabilisme dont n'importe qui aujourd'hui abuserait pour s'attirer les lauriers institutionnels. Ce livre est en somme la représentation brute d'une époque terrible en tous points et assez atroce pour qu'il n'y ait nul besoin d'indécemment en rajouter.

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