Danger : la soupe aux épices, ce n'est pas bon pour la santé

Avis sur La Première Leçon du sorcier - L'Épée de vérité,...

Avatar Raekihi
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Ayant lu il y a quelques années L'épée de Vérité et n'en gardant aucun souvenir précis, et poussé par la haine viscérale que certains de mes proches lui portent, j'ai décidé par curiosité de le relire pour voir ce qu'on pouvait lui trouver de si terrible - car vraiment, la première lecture ne m'avait pas tant choquée, et même si je n'en gardais pas un souvenir formidable, je ne me souvenais pas de ce livre comme d'une bouse infâme.

Force est de reconnaître que j'ai bien changé depuis. Peut-être que j'ai trop lu d'excellents ouvrages entre-temps, que je suis trop habitué à de la fantasy bien écrite et qui se sert intelligemment de ses clichés, qui apprend parfois à les contourner, voire à leur cracher dessus. En tout cas, L'épée de Vérité a fini par m'apparaître pour ce qu'elle est : un concentré de lieux communs mal exploités, une accumulation de situation mal écrites, et surtout le pire, une idéologie sous-jacente qui, de mon côté, ne m'a absolument pas plu.

Est-il vraiment utile de rappeler la situation ? Si vous avez déjà lu de la fantasy, vous la connaissez : Richard (déjà, ça part mal) est un genre de rôdeur ou de forestier qui ne sait rien de ses origines. Un jour, il rencontre une jeune femme en grand danger dans sa forêt, décide de la sauver et se retrouve ainsi embarqué dans une aventure qui lui permettra de sauver le monde, en compagnie du vieux sorcier Zedd (seul personnage un peu valable du livre). Bien sûr, il découvrira au passage l'histoire de sa naissance, dans un passage d'ailleurs assez étrange. Entre temps bien sûr, Richard souffre, mange de la soupe aux épices, souffre encore un peu, reprend une assiette de soupe, souffre atrocement, est amoureux de sa belle, re-re-re souffre, sousoupe, souffrance... Et c'est comme ça à peu près tout du long. Donc en plus d'une situation tout à fait banale dans un livre du genre (qui n'apporte aucun rebondissement ni aucune véritable surprise), Goodkind nous dessine dans son oeuvre une ambiance que je qualifierais de malsaine tant l'accent est mis sur la souffrance de Richard, chapitre après chapitre. L'apothéose étant ce long passage avec Denna la Mord-Sith où on commence à se demander si l'ouvrage n'est pas en fait un livre de pratiques SM.

Si au moins le livre était bien écrit, après tout, pourquoi pas ; mais bien sûr, ce n'est pas vraiment le cas. S'enchaînent les passages redondants que l'auteur s'amuse à répéter tout au long de son oeuvre (vous reprendrez bien un peu de soupe aux épices ?), les dialogues insipides qui ne vont absolument pas avec les personnages (la grosse brute de base qui sort tout naturellement "Je me plais à le compter de mes intimes", ce n'est pas très crédible) et les paragraphes lourdingues où l'on comprend à peine ce que l'auteur a voulu raconter ("Les éléments du toit en ardoise, disposés suivant des inclinaisons et des angles différents, s'emboîtaient selon une géométrie complexe, une arête composée de petits carreaux de verre laissant entrer la lumière dans le hall " : je ne sais pas vous, mais moi je n'arrive toujours pas à visualiser sa description). Bref, vous l'aurez compris, ce n'est pas son style d'écriture qui permettra à L'épée de Vérité de trouver grâce à mes yeux.

Et ce n'est pas non plus le fond qui parviendra à me convaincre, bien au contraire. J'ai déjà évoqué l'aspect SM de l'oeuvre que je trouve malsain - ce n'est hélas pas la seule chose qui détériore l'ambiance de ce roman. Il y a tout d'abord cette idée que Richard, s'il veut se servir pleinement de l'épée de Vérité, doit se laisser envahir par la colère pour ne pas souffrir. Pendant un moment, il cherche à lutter contre cet état de fait et tente de garder son calme tout le temps. Le problème, c'est qu'il finit par céder à ce qu'on lui dit (conseil qui vient d'ailleurs non pas du méchant qui cherche à le corrompre, mais bien du sorcier qui sert de Vieux Sage), et rien dans le livre ne signale que c'est la mauvaise décision. Alors quoi, toutes ces années on nous a menti, la haine ne mène pas au côté obscur de la Force ? Il semblerait que non, qu'elle soit même l'instrument principale des forces du bien. D'ailleurs, le sacrifice d'un être devient nécessaire pour vaincre le méchant, et Richard l'accepte sans rechigner. Il ne tente même pas de le contourner. Et ce genre de problématique revient tout le temps : tuer des gens où laisser des innocents mourir, il n'y a pas le choix. Si au moins le héros tentait de trouver d'autres solutions, le message serait clairement différent et à mon sens plus acceptable ; ici, il s'agit ni plus ni moins que "la fin justifie les moyens", que j'ai toujours trouvé contestable.
A cela s'ajoutent encore deux ou trois problèmes. Kahlan pour commencer - la gentille que Richard sauve au début et dont il est amoureux. Elle est censée être Grande Inquisitrice, femme la plus puissante au monde. Et son pouvoir, c'est celui de... l'Amour. Lorsqu'elle embrasse un homme, il devient fou amoureux et fait tout ce qu'elle lui demande. Mais voilà, ça crée tout un tas de situation (bon, au moins une) qui oblige Kahlan à pratiquement se laisser violer pour user de son pouvoir, ce qui est plutôt moyen. En plus d'être un pouvoir qui la rend totalement passive et à la merci du premier venu qui refuse de l'embrasser, Il crée une vision hyper-sexualisée de la femme qui gomme tous les autres traits de personnalité qu'elle pourrait avoir... Ah non, pas son dévouement à Richard, le héros - sur qui, évidemment, ce pouvoir ne marche pas. L'homme est plus fort que la plus forte des femmes, ce qui l'autorise à peu de choses près à la posséder. Bref, féministes, humanistes et toutes les autres personnes exaspérés par ce genre de positionnement totalement machiste, passez votre chemin
Et puis vient le peuple d'Adobe, un peuple "sous-développé" à qui Richard va apporter la technologie (ici, les toits) et tenter de modifier leur mode de vie dans un but totalement intéressé (obtenir un avantage stratégique), même si c'est censé être profitable au peuple d'Abode. Le peuple refuse de lui donner cet avantage, parce que Richard n'a pas à s'immiscer en supérieur dans leurs coutumes, ni à essayer de les manipuler (ce qui, à mon sens, est parfaitement justifié). Ce en quoi, c'est clair dans le livre, ils ont tort, et en deviennent des faibles et des imbéciles. Et donc, Richard a très légitimement le droit de les tuer. De là à retrouver une mentalité colonialiste du XIXe siècle il n'y a qu'un pas, aisément franchi et qui n'est pas tellement à mon goût.

Alors voilà, pour toutes ces raisons, je ne conseillerai même pas L'épée de Vérité à mon pire ennemi. Les clichés, passe encore, pas mal d'oeuvres de fantasy baignent dans le cliché mais restent plaisantes à lire. La lourdeur du style n'est pas tellement un problème non plus, après tout c'est peut être juste moi qui suis trop habitué à lire des choses un peu plus fluides, un peu plus claires pour profiter de cette écriture plus lourde. Mais vraiment, l'idéologie qui transparait derrière L'épée de Vérité en fait pour moi un livre à éviter, surtout pour les enfants. Le message transmis par un livre ou une histoire n'est pas une chose anodine : qu'on le veuille ou non, il imprègne toujours un peu ceux qui le lise, leur fait passer des idées nouvelles avec lesquelles les lecteurs doivent composer. Ici Goodkind a voulu tenter de sortir des clichés, de faire quelque chose d'original en renversant les lieux communs ; au final, il y retombe la tête la première, avec en prime une espèce d'apologie de la colère, du machisme et de la colonisation qui, hélas, se prend au sérieux. Et ça, ça ne me plaît pas du tout.

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