L'Amour sous le regard de la société

Avis sur La Princesse de Clèves

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On peut lire "La Princesse de Clèves" en prenant pour seul critère son plaisir de lecteur du XXIe siècle. Dans ce cas, ces voltes amoureuses élégantes et maniérées peuvent ennuyer.

Aussi vaut-il mieux comprendre en quoi Madame de Lafayette est le reflet de son temps et des courants idéologiques qui le dominaient. Le roman pose plusieurs problèmes de casuistique amoureuse tels qu'on pouvait en débattre dans les cercles précieux aristocratiques. L'attrait pour ce type de débat plonge ses racines à la fois dans les débats courtois médiévaux (la "Fin'amor") et dans les structures intellectuelles construites par une éducation classique attentive aux classifications rhétoriques, qui vont d'Aristote à Quintilien.

Ce roman pose aussi la question de la liberté de la femme dans le choix du mari: Mademoiselle de Chartres fait un mariage de raison avec Monsieur de Clèves. Mettant à profit l'héritage courtois, en quelque sorte rigidifié et contraint par les débats casuistiques illustrés par la "Carte du Tendre", le roman propose un modèle, possible pour l'époque, du champ de liberté de décision que pouvaient avoir les femmes en matière de choix amoureux.

La religion pèse aussi sur la morale amoureuse. Le jansénisme a trop marqué les comportements de ses exigences éthiques pour que les individus puissent assumer une telle rigueur qui s'opposerait trop frontalement à leurs désirs et pulsions. Aussi s'agit-il moins de vivre selon l'idéal d'un christianisme rigoureux que de dissimuler autant que possible les débordements comportementaux inspirés par les instincts. On passe d'un idéal de maîtrise parfaite de l'individu par lui-même à un aveu d'impuissance face à la force de la sexualité. En conséquence, la vie sociale se fonde désormais sur la décence du paraître et non de l'être: Il faut paraître socialement correct. Ce qui se passe en coulisse peut être regrettable, mais n'est pas si grave dès lors qu'on parvient à le dissimuler. On est à l'époque du "Tartuffe" de Molière.

Dès lors, tout s'enchaîne: la religion va se confondre avec un façade plus ou moins artificielle, que les libertins de l'époque vont qualifier d'hypocrisie, puis d'imposture.

"La Princesse de Clèves" est un témoin de cette époque de l'histoire culturelle de l'Europe où l'écart se creuse entre le discours religieux officiel et la réalité des faits. Voltaire naîtra seize ans après la publication du roman.

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