Un plaisant classique de la manipulation

Avis sur La Route de la servitude

Avatar Rêve Lunaire
Critique publiée par le (modifiée le )

Vous voulez connaître le nom du premier ouvrage de philosophie politique qui applique systématiquement le point Godwin ? Cherchez pas plus loin, La route de la servitude est bien ce bouquin.
L'essentiel de l'argumentation de Hayek repose en effet sur ceci que le chemin qui a conduit à l'avènement du national-socialisme et du fascisme aurait été préparé et tracé par la pensée socialiste de Saint-Simon jusqu'à Lénine. Socialisme et fascisme, dit Hayek, se rejoignent dans la condamnation qu'ils prononcent à l'égard de l'individu censé être complètement assimilé au corps social, et de ce fait la longue domination des idées socialistes en Europe n'a pu que paver la route au totalitarisme par la destruction systématique des idées libérales.

Aucune mention n'est faite dans ce livre des crises du pouvoir politique qui ont amené à l'essor du fascisme en Italie ou de la crise économique de 1929 qui est manifestement à l'origine de la méfiance diffuse à l'égard du capitalisme et de son idéologie libérale de support ; tout se déroule dans un espace abstrait et atemporel, comme si les idées n'étaient pas appelées à s'incarner en tant que réponses plus ou moins bonnes aux situations concrètes de l'histoire, mais au contraire gouvernaient l'histoire à travers la diffusion de tel ou tel système de pensée. Plus hégélien que son ennemi Hegel, l'Autrichien voit les hommes saisis contre leur gré par des idées fausses et incapables de s'arrêter tant que quelqu'un n'aura démasqué leurs illusions.

Mais Hayek ne se limite pas à établir des liens imaginaires de causalité faute d'attaches dans le réel, il déforme même les pensées socialiste et nazie pour mieux les adapter les unes à l'autre. Un exemple suffira à éclairer le lieu de l'embrouille. Pour Hayek en effet la domination de l'idée du progrès technique est un élément que les nazis ont repris des socialistes et qui leur ont permis de soumettre aisément le peuple allemand, ce qui expliquerait aussi pourquoi les ingénieurs et les scientifiques se sont pliés plus facilement devant Hitler que les littéraires (les très cultivés Jung et Spengler sont passés sans trop de gêne dans le camp brun, mais passons).
Or il ne faut pas être très érudit pour savoir que Hitler s'est fait élire sur un programme profondément critique de l'idée même du progrès aussi bien que de la technologie moderne qui prônait un retour à la culture et à la tradition archaïques fantasmées du peuple allemand ! C'est d'ailleurs ce qui explique pourquoi des intellectuels comme Heidegger ont épousé avec enthousiasme l'hitlérisme avant de se rendre compte que finalement le parti nazi faisait de la technologie un usage aussi intensif que le capitalisme. On a du mal à croire que Hayek n'était pas au courant des discours national-socialistes au point de ne pas voir ce qui les sépare, partant son opération se réduit à une simple manipulation idéologique pour montrer que le socialisme appartient à la même espèce que le fascisme et que l'un conduit inéluctablement à l'autre.

Et vous voulez savoir ce qui est pire ? Il écrit bien. Très bien même. Son style clair et fluide fait de lui sans doute l'un des écrivains politiques les plus doués qu'on ait jamais connu et explique peut-être aussi en partie son succès et sa célébrité. Mais écrire agréablement ne veut pas forcément dire écrire des choses vraies, et cet ouvrage en est probablement l'un des meilleurs exemples.

Pour les plus curieux, je conseille quand même de lire du même auteur "Scientisme et sciences sociales", encore mieux dans l'édition originale anglaise "The Counter-Revolution of Science" dont la traduction française ne reprend que la première partie. Hayek y fait une critique assez pertinente des tendances scientistes de la sociologie "collectiviste" et dans la deuxième partie de l'édition anglaise il retrace même l'histoire du positivisme de ses origines aux derniers saint-simoniens. Voir en quoi son analyse est juste et percutante est une aide indispensable pour comprendre pourquoi les idées de ses adversaires ont fini par décliner et les siennes par triompher.

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