Un sorceleur dans la tempête

Avis sur La Saison des orages

Avatar Lingwilocë-Valandur
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Comme quelques autres sûrement, j’ai découvert l’univers fantasy de Sapkowski par l’entremise des jeux vidéo et plus particulièrement par The Witcher 3 sortie en mai 2015 auquel je me suis beaucoup intéressée. Forcément, une fois que j’ai su que la chose était adaptée d’un livre (et non pas l’inverse comme pourrait le laisser supposer les éditions Milady en collant l’image du jeu en couverture et l’étiquette « gaming » sur l’arrête du livre – ce qui relève pratiquement du scandale), je me suis plongée dedans en commençant par La saison des orages puisqu’il s’agit d’un roman isolé ; simple mesure de précaution, car j’ai beau affectionner le genre, il n’en reste pas moins que le niveau de la fantasy reste globalement assez pauvre. Fort heureusement, je n’ai pas été déçue de ma lecture.

Résumé

Pour résumer sommairement, nous suivons les pérégrinations d’un certain Geralt de Riv, sorceleur (autrement dit, un chasseur de monstre), dont les légendaires épées ont été volées, l’empêchant de ce fait d’exercer sa profession alors même que son aide est ardemment sollicitée, et ce, en particulier par les magiciens de Rissberg et le prince Egmund de Kerack. À Rissberg, on le demande pour enquêter sur une étrange affaire de massacre dans plusieurs hameaux auquel l’un des magiciens serait impliqué tandis que le prince souhaite le voir assurer la sécurité du roi Belohun pour ses énièmes noces, redoutant un régicide de la part de son frère Xander, lequel convoite avidement le trône. Mais à l’évidence, beaucoup de choses se trament dans l’ombre et Geralt se retrouve en plein cœur d’intrigue politique dont il ignorait l’ampleur jusque-là. Jonglant entre la recherche de son voleur et l’accomplissement de ses missions, notre sorceleur verra sa route parsemée d’embûches et de monstres divers qu’il ne sera pas toujours aisé de surmonter.

Écriture & narration

Le style d’écriture est agréable et se lit rapidement sans être simpliste ; certains pourront même apprendre du vocabulaire (maintenant je sais ce qu’est une douelle ! Youhou ! Mais il y en a d’autres – et contrairement à ce que l’on pourrait suggérer, ce n’est pas dit avec ironie). J’émettrais toutefois un point négatif sur la construction du récit qui me semble parfois un peu décousu et donne un ensemble un peu chaotique. Il y a dans certains cas beaucoup trop de saut dans le temps qui hache l’histoire et pour quelques-uns, ça aurait largement pu être évité ; je pense notamment au tout début (ce qui m’a un peu rebuté sur le coup – j’ai bien cru que ça allait se présenter tout le long ainsi, mais heureusement non) ou les deux points de vue auraient clairement pu fusionner au lieu d’aller et venir maladroitement entre le monstre et Geralt puisque le narrateur est omniscient. Mis à part cela, les chapitres sont quelques fois entrecoupés d’interludes intéressants faisant dérouler l’action en d’autres endroits et en d’autres temps avec des personnages différents qui croisent ou vont croiser le chemin du sorceleur. Parmi ces intermèdes, l’auteur adopte à trois reprises le genre épistolaire et j’ai bien regretté qu’il ne s’y soit pas exercé davantage, car cela aurait pu donner plus de profondeur à l’intrigue et une psychologie encore plus avancée au niveau des personnages. C’était vraiment une occasion manquée. Pour en finir sur la forme, il y a un autre point que j’ai apprécié : les citations d’auteurs connues (comme Shakespeare, Dickinson, Sassoon, Pelevine, Castaneda, de Ronsard, etc.), de personnages ou autres à chaque début de chapitre qui donne justement le ton sur son contenu et nous plonge parfois dans le doute.

Personnages

S’agissant des personnages, j’ai été heureuse de constater qu’ils n’étaient ni noirs ni blancs pour la majorité d’entre eux et revêtaient une vraie personnalité et non pas une espèce de coquille sans âme comme j’ai déjà pu en rencontrer ailleurs. Dans ce livre, on croise un peu tous les profils : la séductrice, l’arnaqueuse, la timide, la sans scrupule, le comique, le mafieux, le trouillard, l’entêté, le sadique, le sénile et j’en passe… Ce joyeux mélange conduit parfois à des situations burlesques ou explosives, car il faut l’admettre, certaines scènes sont particulièrement amusantes avec des dialogues incisifs et quelques grossièretés bien senties (et bien dosées puisqu’il y en a finalement assez peu, évitant ainsi de tomber dans le piège de la vulgarité gratuite). Et puis évidemment, il y a Geralt de Riv, le héros volage, charismatique et un peu austère qu’on prend plaisir à suivre et auquel je n’ai pas pu m’empêcher de faire un parallèle avec le fameux personnage de Druss chez l’auteur britannique David Gemmell… La même aura se dégage de ces deux grandes figures et ils partagent certains traits de caractère. Après tout, ce sont des légendes…

Intrigue

Autant le dire tout de suite, l’histoire est prenante, bien ficelée et glauque à certaines occasions. Les actions de Geralt oscillent entre héroïsme et débandade en fonction de ses intérêts et des situations en présence, apportant un juste équilibre à l’ensemble. On constatera d’ailleurs au bout du compte qu’il n’a pas accompli grand-chose avec succès et que les évènements lui échappent à plusieurs reprises. Par ailleurs, l’auteur en profite pour faire quelques piques cocasses à l’égard du système judiciaire ou encore la prétendue philanthropie des magiciens qui les motivent dans leur recherche, rappelant des choses bien réelles cette fois. Je n’ai pas trouvé le dénouement facile à deviner ; plusieurs pistes étaient lancées ce qui conduisait à établir des hypothèses différentes et parfois même sur des personnages un peu à la marge. Sur le fond, le complot n’était pas forcément des plus originaux, mais son déroulement est bien mené et la fin surprend davantage par les liens entre les différents protagonistes ayant conduit à l’objectif final plutôt que l’objectif lui-même. On pourra toutefois regretter qu’il n’y ait pas d’explications sur la motivation de certains personnages. Le dernier chapitre fait un charmant clin d’œil à la belle au bois dormant et à une affaire qui érigera par la suite Geralt sur le piédestal de la célébrité (pour ceux qui connaissent déjà bien l’histoire du sorceleur). L’épilogue est bien travaillé et joliment nostalgique ; au demeurant, il nous laisse plonger dans le trouble (qui est réellement le personnage de la fin qui ne dit pas son nom ?). En bref, l’intrigue est réussie et s’il fallait que je retienne un passage en particulier que j’ai jugé excellent, ce serait sans hésitation celui de la femme-renard dans les marais.

En conclusion, il s’agit d’un bon fantasy qui sort des clichés habituels et je terminerais par une citation éloquente du livre :

« Les ténèbres existent toujours, confirma-t-il. Malgré le progrès qui doit, comme on veut nous le faire croire, éclairer l’obscurité, éliminer les menaces et éloigner les peurs. Jusqu’ici le progrès n’a pas rencontré de grands succès en la matière. Jusqu’ici, le progrès essaie de nous persuader que les ténèbres, ce ne sont que des superstitions qui voilent la lumière, qu’il n’y a pas de quoi avoir peur. Mais c’est faux. Il y a de quoi avoir peur. Parce que les ténèbres existeront toujours ! Toujours ! Et toujours dans les ténèbres se répandra le Mal, toujours les ténèbres seront peuplées de crocs et de serres, de la mort et du sang »

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