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La Tour de Babylone par louiscanard

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Je ne connaissais rien de Ted Chiang quand j'ai débuté son recueil, je le soupçonnais juste d'être américain. Je fuis les quatrièmes de couv', je ne lis quasiment aucunes des nouvelles dans Bifrost. J'ignorais donc tout de sa réputation de noveliste génial, de tous les prix reçus. Je ne m'attendais pas à un choc esthétique ou intellectuel particulier.
La Tour de Babylone, le premier texte, ne m'a pas fait une impression mémorable. Il parvient pourtant à donner à sa tour une présence écrasante, des dimensions littéralement divines, mais j'ai trouvé la fin un peu plate, un défaut majeur quand on évoque la tour de Babylone, non ? J'ai donc laissé Ted Chiang de côté quelques jours.
Puis j'ai commencé Comprends, et là j'ai pris mon pied et une grosse claque. Ca commence comme Des Fleurs pour Algernon et ça se termine sur l'affrontement très cérébral entre deux post-humains dont le vainqueur dirigera la destinée de l'Humanité.
Comme pour me laisser dans l'expectative à propos de la valeur du monsieur, Division par zéro m'a laissé frustré ; certainement parce que mon ignorance des mathématiques m'a empêché d'apprécier ce paso-doble entre théorèmes et itinéraire sentimental d'un couple.
N'empêche que c'est une nouvelle intéressante parce que très révélatrice du " système Chiang " : Si ses extrapolations étaient des diamants, ses nouvelles seraient le moyen de les exposer sous toutes leurs facettes (c'est particulièrement le cas dans Aimer ce que l'on voit : un documentaire) ; il semble vouloir aller au bout de chacune de ses idées, en envisager toutes les conséquences, quitte à les pousser à bout. Et pas question de sacrifier cet impératif sur l'autel des conventions littéraires : très peu de scènes dialoguées, pas beaucoup plus d'action, d'effets pyrotechniques (narratifs ou stylistiques), de suspens, de climax, de personnages très caractérisés. Tout cela est présent chez Chiang, mais avec une parcimonie qui finalement renforce leurs effets sur le lecteur. Dans ce projet, je trouve qu'il parvient à être plus radical que Greg Egan.
Et malgré tout, il parvient à insuffler à ses textes une dimension humaine souvent très réussie, très sensible (avec Louise Banks dans le parfait L'Histoire de ta vie, notamment ou avec Neil Fisk dans L'Enfer, quand Dieu n'est pas présent – ah, ce titre !) tout simplement parce que chacune de ses extrapolations comporte un aspect, central ou périphérique, dans lequel il se demande et raconte « pour cette personne, pour ce couple, qu'est-ce que cela implique, comment est-ce qu'ils en sont modifiés, affectés ? ». Peut-être cela vient-il du fait que, en dehors des mathématiques, les sciences prisées par Ted Chiang sont humaines. Mythologie (La Tour de Babylone, Soixante-douze lettres), théologie (L'Enfer, quand dieu n'est pas présent) linguistique (extraterrestre dans L'Histoire de ta vie, à travers le mythe du Golem dans Soixante-douze lettres), neurobiologie (Comprends, Aimer ce que l'on voit : un documentaire), herméneutique (L'Evolution de la science humaine).
Lire Chiang a donc été un grand plaisir. J'y ai retrouvé la même excitation qu'en lisant mon premier Egan. Du sense of wonder, je crois bien, même si les bases intellectuelles et les outils pour les exploiter n'ont plus rien à voir avec ceux de l'Age d'Or. Pour tenter de convaincre les derniers hésitants, j'avancerai la diversités des ambiances et des contextes (du récit mythologique d'ouverture au faux article publié (réellement) dans Nature) et l'excellente idée d'avoir ajouté en fin de recueil une présentation de chaque nouvelle par l'auteur himself.

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