Une réussite manquée

Avis sur La Vie devant soi

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Alors, ce livre, on me l'a tellement conseillé de tous les côtés, je sentais que ça allait être quelque chose. En lisant, je comprenais pourquoi on me l'avait conseillé, je voyais ce que les lecteurs de mon entourage avaient pu ressentir et penser... Mais sur moi ça n'a pas marché aussi bien, comme si je "voyais les ficelles".

Romain Gary (Emile Ajar) écrit son histoire du point de vue d'un enfant, alors tout est écrit dans un style à la fois oral et enfantin, pour donner l'impression qu'on entend ses pensées. C'est vrai que c'est bien fait parce que c'est touchant souvent cette vision du monde à la fois naïve (ben oui c'est un enfant!) et extralucide (parce qu'il a une vie difficile...). Mais en fait non, je n'y crois pas, ce contraste voulu entre maturité et naïveté, il ne sonne pas juste, il ressemble finalement plus à une incohérence scénaristique, et au lieu de voir le petit Momo qui s'exprime, je vois Romain Gary sur son bureau d'écrivain qui s'applique sur son style. Et ça c'est plutôt un échec, parce que son projet était probablement davantage celui de se faire oublier (d'autant qu'il avait publié ce livre-ci sous un pseudonyme).
Du coup, souvent ce personnage de Momo est un peu agaçant avec ses remarques un peu bébêtes qu'on prêterait plutôt à un petit enfant, et à côté de ça, ses aphorismes pleins de sagesse et de justesse.

Et ça devient même encore plus irritant quand on apprend qu'il a 14 ans en fait, et pas 10, donc sa naïveté devient encore plus difficile à croire...

Par ailleurs ça m'agace toujours quand j'ai l'impression qu'un livre fait son propre éloge, et c'est ce que j'ai ressenti quand certains personnages adultes disent au petit Momo à quel point il est un enfant différent des autres, et qu'il est tellement sensible et touchant.

Mais c'est vraiment dommage parce que l'histoire est belle, les rapports entre les personnages sont subtils, et l'immersion dans cet univers à la fois glauque et humain (un foyer d'accueil pour enfants de putes, à Belleville, tenu par une ex-pute, juive, obèse, un pied dans la tombe) est réussie. Ce style d'écriture si particulier, il est évident qu'il est extrêmement travaillé, il imite une pensée qui se réfère constamment à elle-même, et donc un univers dans lequel on se plonge petit à petit. Parfois il faut relire une deuxième fois certaines phrases pour comprendre ce que Momo voulait signifier à cause du vocabulaire et des raisonnements qui semblent sauter des étapes, et ça créé une sorte d'émerveillement face à l'ingéniosité de l'écrivain (mais pas face à la psychologie du personnage et c'est précisément le problème).

La scène où Madame Rosa fait croire à l'homme qui se présente comme le père de Momo qu'elle a élevé son fils musulman dans le judaïsme est particulièrement drôle et bien pensée.

Du coup, La Vie devant soi, c'est un livre à la fois efficace et agaçant parce qu'on voit trop qu'il essaye d'être efficace ; c'est une réussite, mais manquée.

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