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La Vieille Anglaise et le Continent

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Lauréate du prix du Lundi et du prix Julia Verlanger 2008, ainsi que du Grand Prix de l'Imaginaire 2009, La Vieille Anglaise et le continent est une nouvelle qui aura - et va encore peut-être - faire couler beaucoup d'encre. L'avalanche de prix qu'elle a reçu a permis à l'auteur de s'enorgueillir d'un talent que ses détracteurs ne lui reconnaissent pas. Dans ce genre de situation, je me précipite en général pour ne surtout pas prendre parti avant de m'être forgé ma propre opinion.
Et la voilà faite...

Quoi qu'on en dise, c'est de la SF.

Dans un premier temps, je voudrais évacuer toute ambiguïté (de mon point de vue) au sujet du genre auquel appartient La Vieille Anglaise et le continent. On a beaucoup entendu dire que ce n'est pas de la science-fiction, ce qui justifie probablement pour certain le mépris qu'ils lui considèrent. Je me dresse farouchement contre de telles allégations.
Jusqu'à preuve du contraire, transplanter l'esprit d'une femme dans le corps d'un cachalot n'est pas une technique que nous maîtrisons en ce début de XXIe siècle. Or, c'est le point de départ de l'aventure racontée par Jeanne A Debats dans sa nouvelle. De plus, l'action se déroule dans un proche avenir. Voilà qui fait suffisamment d'éléments qui plaident pour l'acceptation de La Vieille Anglaise et le continent en tant qu'œuvre de science-fiction.
Ce point éclairci, nous pouvons en venir au vif du sujet : pourquoi cette nouvelle ne mérite, à priori, pas tous les éloges qu'elle a reçu.

Une idée intéressante.

Avec La Vieille Anglaise et le continent, Jeanne A Debats se fait le chancre de la pêche à la baleine. Son personnage principal, Ann Kelvin, éminente biologiste, proche de la mort, se voit proposer de transférer son esprit dans le corps d'un cachalot. C'est Marc Sénac, cadre de l'organisation écoterroriste SevenSeas qui le lui propose. Le but de l'opération : répandre un virus chez la population cétacé, inoffensif pour les baleines mais qui infectera ceux qui les consommeront.
La technique employée pour effectuer le transfert d'esprit sera la transmnèse. Voilà qui n'est pas extrêmement original. Le thème du transfert de l'esprit, de l'âme, va de paire avec celui du clonage, qui a beaucoup été traité dans la littérature de science-fiction.
Dans La Vieille Anglaise et le continent, on utilise le clonage et la transmnèse dans le but d'augmenter artificiellement la durée de sa vie. La transmnèse consiste en gros à l'insertion dans le nouveau corps d'un implant particulier qui transmet l'âme du sujet. Or, cet implant est altéré en quelques années, entraînant la déliquescence mentale de l'individu.
Rien d'extraordinaire, donc, car déjà vu sous cette forme ou sous une autre dans des dizaines d'autres romans et nouvelles. S'attaquer au sujet n'est toutefois pas sans attirer l'attention du lecteur de SF avide de connaître ce que nous réserve le futur. Mettre en scène le transfert d'un esprit humain dans le corps d'un cachalot, par contre, voilà quelque chose qui démarque clairement La Vieille Anglaise et le continent de tout ce qui a pu être écrit avant.
Mais est-ce bien suffisant pour en faire une grande nouvelle ?

Des détails qui tuent... l'Anglaise.

Une idée intéressante à elle seule n'a jamais fait un bon roman, ni une bonne nouvelle. Il me faut donc maintenant décrire pourquoi La Vieille Anglaise et le continent n'appartient pas à cette dernière catégorie.

Commençons par le début : le projet qui entraîne le transfert de l'esprit (l'âme même) de Ann Kelvin dans le corps d'un cachalot. J'aurais envie de le résumer par « pourquoi faire simple quand on peut faire compliquer ? ».
Car enfin, il faut avoir un esprit un peu dérangé pour imaginer un plan aussi abracadabrant que celui de faire infecter des cétacés par le moyen du corps d'un cachalot dans lequel on a implanté un esprit humain. Personnellement, je pense qu'il serait cent fois plus simple, cent fois moins cher et cent fois plus efficace de se placer dans l'mbouchure du Saint Laurent et d'inoculer par un moyen quelconque la fameuse maladie aux baleines qui passeraient (en grand nombre) par là. Il faudrait faire preuve de discrétion, mais franchement, cela tient debout, contrairement au plan de SevenSeas.

Bon, mettons que ce plan soit réalisable. On transplante votre esprit dans le corps d'une baleine. Même si vous êtes biologiste, que vous aimez les cétacés, il y a de quoi subir quelques désagréments psychologiques à occuper un corps si différent de celui que vous aviez à l'origine. Quid de tout cela dans La Vieille Anglaise et le continent. Ann Kelvin a bien quelques difficultés à parler le cachalot, à chasser et elle reconnaît que les mains humaines sont bien pratiques, mais aucun traumatisme, aucune perturbation de son Moi ne vient la déranger à proprement parler au cours de son aventure. Mouais...

Maintenant, vous êtes un cachalot. Vous n'êtes pas devenu fou. Vous êtes une femme, dans le corps d'un cachalot mâle. Vous rencontrez au cours de votre aventure un grand et beau cachalot du sexe, comme on dit, fort. Qu'arrive-t-il ? Tel un King Kong avec sa Ann, une histoire d'amour, pas tout à fait avouée, ni clairement évoquée par l'auteur, survient.
Je suspecte d'ailleurs Jeanne A Debats d'avoir volontairement choisi de placer son personnages dans un corps de mâle cachalot pour pouvoir résister à la tentation de faire faire une partie de jambes - de queues - en l'air aux deux baleines.
Il y a de quoi laisser échapper un soupir d'indignation devant la niaiserie de cette relation zoophile.

Enfin, La Vieille Anglaise et le continent se caractérise par un manque de crédibilité de nombre de détails techniques. Certes, c'est une nouvelle qui ne peut s'attaquer au moindre élément, au risque de devenir un roman, probablement ennuyeux. Certes, La Vieille Anglaise et le continent est avant tout une nouvelle qui veut faire rêver le lecteur, l'entraîner à la découverte d'un continent cétacé qui est une sorte d'espace hors du temps où les baleines peuvent trouver la tranquillité.
Ce qu'il y a après les « Certes » précédents, c'est ce que diraient les défenseurs de Jeanne A Debats. Personnellement, je suis toujours dérangé quand les passages entiers d'un récit repose sur l'absence de toute rigueur sur les détails techniques. Par exemple, l'absence du respect des paliers de décompression par des plongeurs qui se sont profondément immergés en mer, ou l'ignorance des conséquences de la pressions des grands fonds sur des containers et des fûts radioactifs (qui une fois écrabouillés auraient fortement tendance à libérer leur contenu qui remonterait à la surface).
Des petits désagréments qui font les grandes déceptions, en somme...

Conclusion.

Loin de moi l'idée de dire que La Vieille Anglaise et le continent ne mérite pas les prix qu'elle a reçus. Je n'ai en effet pas lu les autres nouvelles contre qui elle a concouru. Mais étant donné que je ne conseillerais pas spécialement la lecture de l'œuvre de Jeanne A Debats à quiconque, je m'interroge sur le niveau de qualité de la nouvelle française de science-fiction à l'heure actuelle.
Quoique... je préfère ne pas m'interroger, en fait...

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