Saturne pas rond (pardon)

Avis sur La Zone du dehors

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[SANS SPOILERS]

Comme la plupart, j'ai découvert Alain Damasio (ci-après AD) avec la Horde du Contrevent, qui figure depuis en tête de mes lectures préférées. Mes attentes étaient donc assez hautes concernant la Zone du Dehors, même en gardant à l'esprit qu'il s'agissait là de son premier livre. J'ai été, à mon grand dam, assez déçu.

AD est exigeant, AD voit grand. Trop grand. A l'image de la Horde, un certain nombre de partis pris dans la forme sont assez déstabilisants dans la Zone. Seulement, au lieu de me faire pétiller les neurones et jubiler le cortex comme la Horde, la Zone s'en est trouvée sérieusement entravée.
Prenons par exemple les noms des personnages, qui sont en fait constitués d'une suite de lettres plus ou moins aléatoires représentant l'ascension sociale des individus. Il est explicitement admis que la plupart sont imprononçables (à l'exception des membres de la Volte qui se sont débrouillés pour obtenir et garder des patronymes viables). Pourtant, cela n'empêche personne de les prononcer. On se demande alors s'il faut les lire lettre à lettre (hypothèse découragée par leur casse semblable à des noms normaux, c'est-à-dire majuscule à l'initiale puis minuscules), ou bien cracher mentalement tant bien que mal les Cyfdl et autres Hioxz. Je ne m'en suis pas remis de tout le bouquin.
Autre exemple, la typographie aléatoire. Comme dans la Horde, AD s'amuse beaucoup avec les caractères typographiques, et cette audace est bienvenue. Cependant, alors que la Horde témoignait en tout point d'une rigueur typo-syntaxique établissant un cadre agréable (les symboles des personnages, la partition des vents, etc.), la Zone ne sait sur quel pied danser. Ainsi, non seulement le chevron (>) indiquant un changement de narrateur est placé (ou non) de manière fantaisiste, mais en plus, aux trois quarts du roman, sans raison apparente, on change de paradigme "typodiégétique" puisque tout à coup, le nom du narrateur apparaît ! Et encore, je résume, c'est plus tordu que ça.

Le deuxième gros défaut que je relève, moins facilement identifiable mais tout aussi dérangeant, réside dans le numéro d'équilibriste entre la critique sociétale et le roman de SF : en effet, en multipliant les références au monde réel (de Nietzsche à Michel Foucault), AD marque sa volonté de faire un livre ancré dans notre réalité, de l'anticipation qui, pour être métaphorique, n'en est pas moins sérieuse et porteuse de valeurs concrètes, en témoigne d'ailleurs la postface. Dès lors, se pose le problème de la crédibilité et, sans entrer dans les détails pour ne pas spoiler, autant je ne peux qu'approuver les problèmes (actuels ou en gestation) pointés du doigt, autant les moyens de lutte proposés au travers du récit et leur taux de succès me laissent perplexe : on oscille entre l'échec prévisible et la réussite peu crédible... Quant à la composante SF, il y a certes de chouettes gadgets plutôt crédibles en regard de l'évolution technologique, mais cela n'a pas suffit à m'enthousiasmer comme l'ont fait, par exemple, les inventions de Philip K. Dick. A cause de leur qualité intrinsèque ou des défauts précédents ? Allez savoir... Notons aussi que la trame se déroule vers 2080 et que la colonisation (et la terraformation d'une partie) d'une lune de Saturne d'ici là est plus qu'improbable, surtout s'il y a deux autres guerres mondiales entretemps (dixit le scénario).

Enfin, dernier reproche pour la route, ma fibre féministe a été écornée par le manque d'intérêt du personnage féminin principal, ainsi que par une certaine essentialisation de laquelle il semble participer : la femme principalement tournée vers les sens et les émotions... enfin, le bazar traditionnel quoi. Certes, c'est plus subtil qu'une histoire de princesse : Boule est une femme forte et une voltée, mais le peu de temps de narration qui lui est alloué est principalement tourné de cette façon et la moitié du temps, ne sert que de miroir à Capt. D'une manière générale d'ailleurs, le récit est très Capt-centrique, c'est un peu agaçant.

Pour conclure : dommage. Mes attentes étaient d'autant plus grandes que les sujets de la démocratie alanguie, de la mollesse citoyenne, de l'avachissement consommateur et des moyens de contrôle d'une république crypto-totalitaire me touchent particulièrement, et sans attendre de révélation divine, j'y cherchais également, au delà de l'émerveillement, une source d'inspiration. Cependant, je donne quand même la moyenne, car ce n'est pas ce que j'appelle un mauvais livre.

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