Un adieu en fanfare

Avis sur La couronne du berger

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Les histoires de Tiphaine Patraque tiennent une place un peu à part dans la Saga du Disque-Monde. Personnage introduit le plus tardivement dans la gigantesque galerie composée par Pratchett au fil des 40 bouquins et des bananes (ook), il marque un net retrait par rapport à l'ambition épique des plus célèbres opus (les aventures de Rincevent), ou par rapport à la dimension sociale foncièrement marquée dans les derniers tomes, portée par les Vimaire et autres Von Lipwig. Une aventure de Tiphaine Patraque, c'est comme un mini-roman du Disque Monde: pas énormément d'enjeux, des thèmes déjà abordés ailleurs et la même construction de l'histoire, savamment peaufinée au fil de plus de 30 ans de carrière et resservie efficacement mais sans génie.

Vous l'aurez compris, j'aime pas des masses les histoires de Tiphaine, et pourtant, c'est sans doute le meilleur personnage pour accompagner la clôture magistrale d'une immense saga.

Bien sur, pour parler un brin sérieusement du sujet, ça va spoiler.

Or donc, on retrouve encore une fois notre sorcière éleveuse de Mouton, désormais presque adulte (même si elle l'était sans doute déjà depuis l'âge de 6 ans), qui doit faire face -ainsi que le lecteur- à son épreuve la plus terrible: la mort de Mémé Ciredutemps. Si Tiphaine perd son mentor qui a petit à petit pris de plus d'importance au fur et à mesure des 4 ou 5 histoires qui lui sont consacrées, le lecteur assidu prend une claque encore plus monumentale: la disparition d'un des piliers du Disque-Monde, à plusieurs sens. D'abord parce qu'il est plus ou moins admis que Mémé Ciredutemps est le personnage le plus respecté de tout le Disque devant qui s'inclinent Rois et Sorcières (la plus égale d'entre elles!), mais aussi parce qu'elle accompagne le lecteur depuis 40 tomes, ne le cédant qu'à Rincevent (lequel est sans doute proprement immortel) en terme d'ancienneté, et qu'elle a été au coeur des plus beaux romans de Pratchett.

Lequel a décidé, au soir de sa propre vie, d'emmener avec lui un de ses personnages fétiches. Manière de conjurer sa propre mort? Pratchett introduit pour la première fois la disparition d'un personnage majeur. Et cette fois, c'est du sérieux, puisque de la légereté traditionnellement apportée par une Mort cabotin ( bien sûr!), il n'en sera pas question. Cette fois c'est pour de vrai. Mémé qui part, c'est un véritable adieu. Et comme Pratchett est Pratchett, ce sera l'occasion d'une immense fête ou seront convoqués tour à tour visages familiers (Esk!), scènes mythiques, vieux ennemis qui réaniment tous les plus glorieux moments de la carrière de Mémé.

Une fin donc. Mais aussi une continuité et un recommencement.

Une continuité, parce qu'au delà de la revue d'effectif, Pratchett opère une étrange mais fascinante synthèse de son oeuvre. C'est qu'au cours de ces dizaines d'année, sa manière de conter a évolué, ainsi que ses messages. Jadis terre de mystères et d'aventures, le Disque ressemble de plus en plus à notre monde. Il y a des trains, des clacs, du racisme, de la guerre des médias... Bien loin des vagabondages de Rincevent au travers d'emmerdes improbables ou des reprises grandioses de Shakespeare. Pour autant, Pratchett a toujours truffé ses bouquins d'opinions sociales et de progressisme. C'est surtout sa manière de conter qui est devenue plus terre à terre et pessimiste.
Mais il décide ici de confronter le Disque des débuts à celui d'aujourd'hui. Lancre et le Causse. Les elfes et les gobelins. Les balais et le train. Une singulière manière de mettre l'évolution d'un monde sur 30 ans en perspective. Le résultat n'est pas d'ailleurs très optimiste. Les elfes, incapables de s'adapter, doivent repartir chez eux, repoussés après un bain de sang d'un monde qui a avancé sans eux. Une seule elfe montrant une capacité à changer, finira assassinée par les siens. Malgré son pessimisme, Pratchett reste malgré tout un progressiste convaincu, en introduisant Geoffrey, le garçon qui voulait devenir sorcière, un joli clin d'oeil à La 3e Fille, dans lequel Esk voulait devenir Mage. Ainsi, même si le Disque avance, certaines choses ne changent pas et recommencent. Et quand une sorcière disparait, une aute prend sa place.

Après tout, Mémé a pris soin de former un successeur, une sorcière digne de ne pas devenir le chef de toutes les sorcières.Et si j'ai parfois un peu soupiré à lire les petites histoires de Tiphaine, sans enjeu grandiose, sans Disque à sauver, simplement des petites erreurs de jeunesse à rattraper, la voir prendre la suite de Mémé justifie la patience qu'a mis Pratchett à construire ce personnage, le seul qui ait eu le droit de ne pas être un personnage abouti dès sa première apparition. Pratchett, à travers Mémé, a couvé sa nouvelle petite sorcière jusqu'à ce qu'elle soit capable de prendre son envol et de porter le double fardeau de pas-reine des sorcières et de ce nouveau Disque-Monde qu'on ne verra sans doute jamais. Tiphaine constitue en ce sens le lien parfait entre le passé, incarné par Mémé et les sorcière de Lancre, et le futur de ce Causse nettement moins mystérieux et magique. un lien qui vire parfois au grand écart, jusqu'à ce que Tiphaine comprenne qu'elle ne peut à la fois porter le passé et construire le futur.

C'est peut être cela qu'il faut retenir de ce dernier tome en forme non seulement de conclusion, mais aussi de synthèse: le monde change, avance, et s'il faut accepter le passé et son héritage, c'est à nous qu'il revient de prendre la suite.

A l'instar de Mémé avec Tiphaine, Pratchett tire sa révérence et nous passe la main. Chapeau ( de ciel).

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