Les adieux de Pratchett : de Raising steam à Shepherd's crown, de la maladie à la mort.

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Attention, cette critique contient des spoilers
Fan absolue du disque monde, je n'ai pas hélas pas accroché à ses œuvres "post Alzeimer" (toutes celles après Making money donc). Je les ai bien sûr toutes lues religieusement mais n'en ai relue aucune. Elles ne sont pas mal écrites : connaissant l'énorme handicap que subissait l'auteur, qui ne pouvait plus que dicter ses derniers tomes, elles sont même étonnamment réussies. Hélas, elles sont aussi un témoignage atrocement fidèle de l'évolution de sa maladie.

La version particulière d’Alzheimer dont souffrait Pratchett ne s'attaquait pas vraiment à sa mémoire, il n'a donc pas fait preuve d'incohérences dans l'intrigue pourtant fort complexe du disque monde (je suppose que sa famille a dû l'aider également), mais que la narration a souffert!

Pratchett avait un don pour rendre ses personnages extrêmement réalistes (ce qui n'est pas chose facile dans un monde aussi loufoque que celui du Disque) et ambigus, alternant avec brio entre le point de vue interne et omniscient. Il savait également parfaitement doser l'action, la description, les dialogues (souvent hilarants) et les fréquents hors sujets plus ou moins délirants. C'est cela qui a disparu depuis Unseen academical (dont je ne parlerai pas vu qu'il est pour moi parfaitement fade), le problème s'aggravant à chaque tome.

L'ambiance générale s'est clairement assombrie mais ce n'est pas un problème : j'ai toujours adoré les tomes très sombres de Pratchett comme Monstruous regiment ou Night Watch. Hélas les scènes d'actions sont devenues de plus en plus rares, remplacées par de longs dialogues et les monologues internes des personnages. Pire encore, vu que pour moi la caractérisation des personnages était le point fort de Pratchett, ces derniers se sont mis, il n'y a pas d'autres mots, à radoter!

Ainsi, Vetinari doit dire une bonne dizaine de fois dans Raising Steam qu'il est un dictateur sans scrupules, ce qui est environ deux fois plus que pour tout le reste de la saga réuni! Avant cela, il se contentait de le prouver ou on le découvrait par les yeux des autres personnages (tout en ayant de temps à autres la preuve qu'il n'est pas aussi glacial qu'on ne le croit). Vimes et Wilkins ne cessent de répéter à tout le monde dans Snuff qu'ils sont des salopards sans trop de scrupules, ce que tout fan sait depuis longtemps mais qu'ils n'avaient jamais DIT avant (même si Vimes l'avait pensé plusieurs fois).

Cela alourdit beaucoup la narration, rend parfois les personnages "out of character" (l’intérêt de Wilkis est qu'il a d’impeccables manières et qu'on ne s'aperçoit que par brefs moments qu'il est très dangereux, s'il le dit lui-même il perd de son mystère) et les transforme trop souvent en caricature d'eux même. Moist, dans Raising Steam, hurlant sur King, LE mafioso de Ankh Morpok, à cause de mesures de sécurité défaillantes? Ce dernier lui faisant une réponse larmoyante sur l'importance de sauver les petits enfants? Un Pratchett pré maladie aurait sans doute également fait en sorte que Moist sauve l'enfant tombé sur la voie ferrée et que King admette à demi-mots avoir déconné mais JAMAIS de manière aussi grossière.

Parfois, au détour d'un tome, on retrouvait le Pratchett pré-maladie et sa manière si brillante de mêler la fantasy et les cotés les plus sombres du monde réel : je pense en particulier au passage de I shall wear midnight où Tiffany doit sauver un homme qui a battu sa fille mineure enceinte au point de lui faire perdre son enfant et qui est sur le point de se faire lyncher. Mais que ces moments se sont raréfiés... Bref, chaque tome post "making money" a été pour moi assez douloureux à lire : qu'en est-il du dernier?

Soyons clairs, il n'échappe pas aux défauts des précédents. L'action est quasi inexistante : les elfes attaquent, l'un d'eux change au contact des humains et se range à leurs cotés mais meurt, les elfes sont refoulés et puis c'est tout. C'est bien trop léger et de plus parfaitement calqué sur Thief of time (remplacez elfes par auditeurs^^). Les autres actions sont souvent parfaitement dispensables (le fait que Tiffany aille à Ankh Morpok est sans le moindre intérêt) et les personnages n'évoluent pas, à l'exception de Mrs Earwig qui n'a cela dit pas non plus droit à un changement très original (sa disciple Annagramma avait eu droit au même dans Wintersmith). De même, Nightshade passe vraiment sans transition de méchante sans scrupule à héroïne: c'est d'autant plus douloureux que, vu les similitudes de l'histoire, je n'ai pu m'empêcher de comparer cela à l'évolution subtile de l'Auditrice dans Thief of time.

Une différence est flagrante néanmoins : ce tome a un but précis... et fortement émotionnel. Il est évident dès les premières pages que Pratchett savait que ce serait son dernier livre et il l'utilise avec habileté pour faire ses adieux à son public. Ainsi, pour accompagner sa propre mort, il tue pour la première fois de la saga un personnage principal récurrent, probablement un des plus récurrents d'ailleurs: Granny Weatherwax.

Ce choix n'est pas anodin : outre le fait que sa mort ne soit pas la plus choquante et épargne donc les sentiments du fandom (Granny n'a pas de famille et a bien vécu), ce personnage est probablement avec Vimes un des avatars les plus évidents de l'auteur lui-même. Vimes représentait la colère de ce dernier contre les injustices sociales (comme Pratchett d'ailleurs, il naît d'une famille modeste mais finit anobli), Granny est la personnification de son travail d'auteur.

Très consciente de l'aspect narratif du monde dans lequel elle vit, elle est capable d'influer sur la fin de l'histoire parce qu'elle en connait les ficelles: c'est particulièrement visible dans Witches abroad, où elle utilise sa connaissance du schéma narratif des contes de fées, dans Masquerade où elle joue sur les tropes des opéras et dans Carpe Jugulum où elle utilise les clichés des histoires de vampires. Bref, Granny est LE personnage qui n'a cessé d'éclater le 4eme mur durant toute sa longue vie grâce à sa connaissance du style de l'auteur lui permettant de manipuler la fin de l'histoire.

Granny meurt dès les premières pages. il n'y a rien à faire, elle ne cherche pas à l'éviter. Elle s'est fait une raison, admet qu'elle aurait aimé resté plus longtemps et n'a pas l'impression d'avoir fait tout ce qu'elle voulait faire mais part sans regrets, sereine, avec la satisfaction du devoir accompli : la Mort lui-même applaudit son travail. les fans ayant lu les nombreuses interviews de l'auteur après la découverte de sa maladie et ayant suivi son combat pour que son pays reconnaisse le droit à l'euthanasie pour les malades incurables ne peuvent je pense pas douter que cette fin était ce que Pratchett espérait pour lui-même (et que, j'espère, il a eue).

Je ne le cacherais pas, j'étais en larmes les 50 premières pages. C'es clairement le but de l'auteur, qui envoie d'ailleurs à son public un message à travers les paroles de Nanny Ogg et le reste de l'histoire : pleurez, portez le deuil mais passez vite à autre chose et que cela ne vous empêche pas de mener une vie productive. Ainsi, il offre même à ses lecteurs l'espoir qu'un autre auteur prendra vite sa place dans nos cœurs en proposant immédiatement un "remplacement" à Granny ; Geoffrey.

Personnage fort intéressant, il est l'exact opposé de l'héroïne de Equal rites, la petite fille voulant devenir mage (que l'on retrouve d'ailleurs dans un court caméo). Jeune homme noble voulant devenir sorcière, il montre ce dédain des stéréotypes du genre que j'ai toujours apprécié dans l'oeuvre de Pratchett. Comme il le dit lui-même, il ne s'est jamais senti particulièrement "homme", seulement "humain" et ne comprend pas vraiment ce qui pose problème dans son envie de devenir sorcière.

J' adore et je trouve un peu dommage que Pratchett se soit lui-même un peu freiné sur ce thème qu'il maîtrise si bien et qui lui tient clairement à cœur (voir par exemple Monstruous regiment ou le personnage de Littlebottom dans les romans du Guet). Tiffany elle même essaie de lui trouver un autre titre que "witch" alors qu'il a clairement les capacités de ces dernières et Geoffrey cherche à offrir aux hommes des villages dépendants de leurs femmes des activités typiquement "masculines" (la pèche, le bricolage...) : le Pratchett pré-Alzeimer, j'en suis sûre, serait allé bien plus loin dans son mépris des stéréotypes : je suis néanmoins ravie que, pour son chant du cygne, Pratchett reprenne ce thème.

Ce personnage est clairement le successeur de Granny. Il partage ainsi son pouvoir de "headology" : Granny pouvait manipuler les émotions, Geoffrey peut faire en sorte que tout le monde -sauf son père- l'apprécie et, surtout, s'apprécie mutuellement. Mais, surtout, il possède une chèvre savante capable de faire des tours. Quel rapport avec Granny? Cette dernière a pour véritable nom Esmeralda : or, le personnage du même nom dans Notre dame de Paris a également une chèvre apprivoisée capable de tours incroyables. La prof de français que je suis apprécie cette référence littéraire, d'autant plus que Pratchett n'en avait pas fait une aussi belle depuis sa maladie.

Bref, Granny "Esmée" Weatherwax disparait mais trouve bien vite un successeur qui reprendra son travail : différent certes mais pas moins méritant. Si ce n'est pas un bel appel de Pratchett à aller vite fait découvrir d'autres auteurs, je ne sais pas ce que c'est.^^

Pour conclure: est-ce un bon Pratchett? Probablement pas, il est en tout cas loin d'égaler ses chefs d’œuvres. En revanche il s'agit pour moi du meilleur de ses romans post Alzheimer. En effet, si Pratchett n'a pas pu gommer les défauts narratifs causés par sa maladie, il a clairement tout joué sur l'émotionnel... et ça a beaucoup marché sur moi. On ne peut pas rester indifférent quand son auteur favori met en scène sa propre mort, son enterrement et son remplacement en 150 pages.

Malgré une maladie débilitante qui aurait dû le stopper très vite, Pratchett a réussi à écrire cinq romans discworld, deux hors saga et deux tomes en collaboration : c'est impressionnant et parfaitement représentatif de la ténacité de cet auteur, qui s'est jusqu'au bout accroché à son identité malgré les circonstances (si on doutait encore que Granny était son avatar...^^). Est-ce un hasard ou est-ce le "mieux" souvent ressenti par les personnes en toute fin de vie, en tout cas ce tome m'a fait pleurer (beaucoup) et rire plusieurs fois, parfois à quelques pages d'écart: c'est ce que j'avais toujours aimé chez Pratchett et je suis ravie de le retrouver, bien qu'un peu dilué, pour son chant du cygne. Puissions nous trouver très vite le Joffrey qui prendra la relève de cet auteur sans tenter de prendre sa place.

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