Ils vendraient mère et père et stroïka

Avis sur La maison Russie

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Nous sommes à la fin des années 80, en pleine URSS gorbatchevienne. Moscou accueille une foire au livre où des éditeurs étrangers sont invités. Niki Landau est venu de Londres, mais les affaires ne sont pas florissantes. Le jour du départ, il aperçoit une superbe femme, Katia. Celle-ci cherche un de ses collègues, un autre éditeur anglais, Barley Scott Blair, qui a réservé un stand mais n'est finalement pas venu. Elle veut lui remettre un manuscrit secret qu'il a promis de publier.
Niki Landau sent bien l'importance du manuscrit et, après avoir pris toutes les précautions possibles pour luii faire passer la frontière, il va le remettre au Service Secret britannique.
Le manuscrit, apparemment décousu, contient en fait des informations de première main sur l'état des lieux de l'armement soviétique. Véritable révélation : on y apprend que l'URSS, que l'on prenait pour un tigre aux griffes acérées, n'est en fait qu'un chaton domestique castré et dégriffé.
Et puisque l'auteur de ce texte fait une confiance absolue en un certain Barley Scott Blair, voici les Services Secrets partis à la recherche de cet étrange éditeur.

La première chose qui apparaît dans ce roman, c'est le cynisme qu'il développe. L'image qui est donnée des Services Secrets en particulier, mais aussi des gouvernements en général, est absolument terrible. Lucide ? Sûrement, oui.
"Nos dirigeants adorent les crises. Ils passent leur vie à scruter le globe en quête de crises qui leur permettraient de défouler un peu leur libido en perte de vitesse."
Ce qui est intéressant, c'est que John LeCarré ne tombe pas dans le manichéisme : ici, les méchants, ce ne sont ni les Russes, ni les Américains. Il n'est même pas question de bons ou de méchants : tout le monde emploie les mêmes méthodes, et ce qui est critiqué chez les uns est pratiqué exactement de la même façon chez les autres. Ainsi, certains agents sont subitement tombés en disgrâce et doivent prendre leur "retraite"; les "faveurs du roi" existent de chaque côté du Rideau de Fer.
La politique de l'Occident envers l'URSS est critiquée de façon à la fois réaliste et joviale. Ainsi, pour publier un écrivain en Europe de l'Ouest, il faut d'abord, impérativement, qu'il ait fait de la prison en URSS. "Micha n'a pas encore fait de prison. Mais avec un peu de chance, on l'y enverra avant qu'il ne soit trop tard, et comme ça, il pourra se faire publier à l'Ouest."

Le comble du cynisme repose dans l'utilisation faite des informations militaires essentielles contenues dans le manuscrit. Alors qu'elles annoncent que l'URSS n'est pas aussi dangereuse que ce que l'on croyait, alors qu'elles prédisent la possibilité d'une détente, voire d'une paix entre les deux super-puissances et d'un désarmement multilatéral, ces informations sont accueillies avec réserve, voire crainte. Pourquoi ?
Parce que la politique américaine (et des alliés, également) est basée sur une course aux armements. Parce que la terreur savamment entretenue envers l'Ogre Rouge permet à l’État de dépenser des milliards de dollars en dépenses militaires. Parce que les élections se font avec l'accord des entreprises militaro-industrielles. Qu'arriverait-il si on apprenait subitement que l'on n'a plus d'ennemi, donc plus de raison de dépenser toutes ces sommes astronomiques ?
"Comment on fait pour prôner la course aux armements si on se retrouve seul en piste, comme un con ? Bluebird (nom de code de l'informateur soviétique) est une source de renseignements dévastatrice. Des tas de privilégiés grassement payés risquent fort de voir s'envoler leur poule aux œufs d'or à cause de Bluebird."

John LeCarré fait preuve d'une clairvoyance formidable. Alors que le roman est sorti en 1989, on y lit déjà l'effondrement de l'URSS, bien évidemment, mais bien plus encore. On y comprend aussi que, une fois cet ennemi vaincu (alors qu'il n'a été vaincu que par lui-même, soit dit en passant), les États devront s'en trouver un autre, puis encore un autre, et ainsi de suite. Parce qu'il va constamment falloir justifier de dépenses faramineuses en armements. Après l'URSS, l'Irak. Et après ? Al Qaida ? L'Iran ? La Corée du Nord ? Tout cela est contenu dans ce roman simple en apparence mais qui décrit avec justesse le monde actuel.
De plus, on y trouve la griffe d'un grand connaisseur du système. Loin d'être des espions à la James Bond, les agents secrets de LeCarré sont avant tout des fonctionnaires, avec leurs habitudes, leurs paperasses et leurs supérieurs hiérarchiques. On a vraiment l'impression que l'écrivain (qui a travaillé au Foreign Office en RFA, donc était un agent secret lui-même) connait à merveille tous les rouages des services secrets, et c’est un régal.
Par contre, il faut bien admettre que tout cela est trop dilué. Roman trop long, la Maison Russie souffre de trop de digressions. Avec une intrigue plus resserrée, il serait un des chefs d’œuvre de la littérature moderne.
7,5/10

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