Avis sur

Laicités autoritaires en terres d'Islam

Avatar Gyongoros
Critique publiée par le

Le livre de Pierre-Jean Luizard provoque chez moi un atermoiement accompagné d’une cogitation historico-politique intense. Non pas que Laïcités autoritaires en terres d’islam soit un mauvais bouquin (bien au contraire !), mais le relire à l’aune d’une actualité centrée sur les relations conflictuelles entre la laïcité française et la religion musulmane à de quoi bousculer les a priori.

Mais avant toute chose, prenons un peu de recul. En 1789, la France entre en révolution et renverse les traditions pour proposer au monde une nouvelle vision de l’homme, basée sur l’émancipation et la liberté. Portée auparavant par les Lumières, celle-ci se diffuse ironiquement par les armes grâce à l’action déterminante de Napoléon Bonaparte. L’Empereur illustre alors une nouvelle donne : l’armée peut être garante de la nation et d’un message politique progressiste. En Amérique du Sud, les indépendances successives mettent les caudillos sur le devant de la scène. Entourés d’intellectuels influencés par la philosophie des Lumières, les chefs militaires cherchent à créer des nations modernes rompant avec le passé monarchiste de la vieille Europe (Ramón Castilla y Marquesado au Pérou, Justo Rufino Barrios au Guatemala, etc.). Notre voyage s’arrête maintenant dans l’Empire ottoman, traversé lui aussi par des troubles importants. Les pertes consécutives de la Grèce en 1829 et de l’Algérie en 1830 poussent les élites ottomanes à remettre en question leur identité face une Europe visiblement plus avancée du point de vue technologique et politique.

Le point de départ de Pierre-Jean Luizard s’inscrit dans cette perspective : la modernité (labellisée française par ailleurs) ne s’est pas imposée à l’Empire ottoman. Elle est la conséquence de choix volontaires de la part d’élites politiques, militaires et intellectuelles confiantes en l’avenir et craignant de voir leur monde sombrer dans la décadence. Le besoin de réforme s’inscrit dans une volonté de rupture à l’égard du passé, afin d’accélérer la sécularisation et la modernisation du pays et des consciences. Il est étonnant de voir que la laïcité rencontre l’islam très tôt dans l’histoire. Dès 1839, l’ordonnance Hatt-i-sharif inaugure l’ère des réformes séculières de l’Empire ottoman en garantissant l’égalité des sujets devant l’Etat et la limitation de l’influence religieuse dans les sphères éducative et judiciaire. Ces changements s’accompagnent de manifestations violentes, à tel point que certains docteurs en religion affilient Istanbul - centre de la modernité ottomane - au Darülharb, zone du djihad légal… L’aboutissement indirect et tout à fait inattendu de ces réformes est la prise du pouvoir politique par un groupe de militaires inspirés par la Prusse, le positivisme et la laïcité, soldats parmi lesquels nous trouvons le futur Atatürk.

La création de la République de Turquie donne naissance à une laïcité spécifiquement turque. Limitant au maximum l’influence des groupes religieux, l’Etat se réclame néanmoins de l’islam, dans une tentative de fusionner l’identité turque et la religion musulmane afin de domestiquer cette dernière et préserver la première de la « corruption arabe », la soi-disant source du déclin civilisationnel des Ottomans. Le kémalisme devient alors un des premiers modèles de laïcité en terres d’islam, un modèle néanmoins contesté par beaucoup d’oulémas, ce qui peut se comprendre compte-tenu de la violence avec laquelle sont réprimés les mouvements de contestation religieux.

Que ce soit en Turquie ou en Iran, et plus tard en Syrie et en Irak, la laïcité va de pair avec un nationalisme prenant racine dans le passé le plus profond de chaque peuple. Reza Khan Pahlavi porte aux nues l’ « iranité » et finance les recherches autour de la langue persane, les intellectuels kémalistes construisent une idéologie panturque, Syriens et Irakiens utilisent le Baas à leurs fins pour justifier leur héritage mésopotamien. Cette volonté de « faire les nations » rentre néanmoins en conflit avec l’ouma, communauté à laquelle sont censés appartenir de fait tous les musulmans. Ce que Pierre-Jean Luizard montre très bien au fil des pages, c’est le conflit récurrent entre la politique volontariste des leaders laïcs et le fait que les croyants se sentent déjà membres d’une communauté politique centrée autour d’un code civil nommé le Coran. Les années apportant leurs lots de frustrations (défaites militaires, récession économique, répression des islamistes en Egypte et en Syrie) et d’espoirs (Révolution islamique en Iran, montée en puissance du wahhabisme et des Frères musulmans), la démise du nationalisme laïc se fait en faveur d’un renouveau théologico-politique, hostile à la modernité occidentale que les islamistes voient incarnée dans les régimes à tendance laïque.

Un livre d’histoire très stimulant, bien écrit et riche en références. Il est à mon sens très important de le lire afin d’évacuer le cliché du musulman nécessairement tenté par l’islamisme, puisque Pierre-Jean Luizard montre que la religion musulmane peut aller de pair avec la laïcité, tant que les croyances se trouvent contrôlées par une équipe politique compétente ayant pour objectif de favoriser le bien commun. Le principal problème des laïcités autoritaires s’est révélé être une tendance à favoriser un groupe ethnique, social et religieux aux dépens d’autres communautés, suscitant ainsi les rancoeurs séparatistes (Kurdes d’Irak et de Turquie, chiites d’Irak, sunnites d’Iran) et un penchant pour le message religieux des islamistes (sunnites de Syrie, de Turquie et d’Egypte). Un chapitre est consacré au Parti communiste irakien afin d’illustrer combien il était difficile, même pour des militants marxistes, de se départir de leur foi chiite, vue par ailleurs comme un vecteur de mobilisation politique contre le Baas de Bagdad, à tendance sunnite.

À lire pour mettre notre actualité en perspective avec près de deux siècles de relations tumultueuses entre islam et laïcité.

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 63 fois
7 apprécient

Autres actions de Gyongoros Laicités autoritaires en terres d'Islam