« Jamais ne sera plus possible l'émotion adorable de voir une fille de dix-neuf ans pleurer

Avis sur Le Diable au corps

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parce qu'elle se trouve trop vieille »

Dans un style direct, simple, Raymond Radiguet nous raconte une histoire qui ne l'est pas tant que cela. Loin de la banale histoire d'amour, loin même de l'adultère, c'est toute la complexité du passage de l'enfance à la vie d'homme qu'il explore. Faite d'allers et retours, d'hésitations, de fulgurances et de lâcheté. On a tout à reprocher au narrateur et pourtant l'on ne lui reprochera rien. Sa jeunesse et l'époque sont des excuses suffisantes au lecteur du XXIe siècle.

Ce roman a beau se passer pendant la grande guerre, elle n'est pratiquement pas évoquée. La guerre n'est que cette énorme machine qui perturbe l'organisation de la vie, qui surtout prive le pays des hommes en âge de se battre. C'est un fait extérieur, que le narrateur n'ignore pas mais qui ne le concerne pas vraiment non plus. Il a l'insouciance que l'on attend d'un adolescent. Toujours à mi-chemin entre le monde de l'enfance et celui des hommes, sans doute n'a-t-il pas les armes pour vivre ce qui l'attend. Mais s'il les avait eues, plus âgé, il ne l'aurait pas vécu.

C'est un homme qui désire le corps d'une femme, un enfant qui veut une attention exclusive et s'en désintéresse dès qu'il l'a. C'est un homme qui choisit cette passion coupable, doublement coupable car comment peut-on prendre la femme d'un homme parti défendre la patrie ? C'est un enfant qui l'entraîne avec cruauté dans une relation où tout lui semble dû, sans pour autant toujours donner. Il construit ses farces cruelles puis les regrette, parce qu'elles le dérangent lui, pas parce qu'il a pu blesser. C'est un homme qui tente de devenir indépendant, d'échapper à l'autorité parentale et c'est un enfant qui semble parfois perdu qu'on ne lui mette aucune limite, ne lui donne aucun repère.

L'histoire est scandaleuse, les faits sont inadmissibles. Le narrateur n'a pas cherché le scandale. Il a encore moins cherché à l'étouffer. Il y a une sorte d'innocence dans cet amour coupable qu'il n'a jamais cherché à éviter. A qui la faute, alors ? A la guerre qui a pris ce mari dont la présence aurait tué cet amour dans l'oeuf ? A la femme qui a cédé à l'enfant ? Marthe, un instant, cherchera à s'éloigner. Un instant seulement, elle pleurera cet amour perdu d'avance car il n'est encore qu'un « enfant » et qu'elle est déjà une femme mariée, même si elle n'est que de deux ans son aînée.

Il n'y a pas d'accusation directe, pas non plus de tentative de justification. L'histoire est livrée telle quelle, laissant chacun libre de se faire sa propre opinion, d'avoir ses propres jugements sur une relation qui, au fond, illustre parfaitement les errances de l'âme humaine dans ce qu'elle a de plus beau, de plus lâche et de plus cruel.

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