The Big Nowhere

Avis sur Le Grand Nulle Part

Avatar CineseMaietto
Critique publiée par le

C'est comme plonger la tête dans un océan noir. Dans une marée obscure et froide, et, la tête à l'envers, apercevoir un autre monde, juste sous nos pied, un monde où rien ne fait surface.

The Big Nowhere, c'est un voyage dans les ténèbres qui ne laisse pas indemne, à moins d'être une courge. Ou plus précisément, c'est un double-voyage.

Le premier, c'est la traversée terrifiante d'un monde impitoyable et répulsif. Comme un légiste pratiquant une autopsie, on survole organes, vaisseaux sanguins, veines et nervures du monstre qu'est le L.A. dépravé des années 50, on découvre le monde invisible d'une ville immorale au système corrompu jusqu'à l'os, un monde noir et brumeux caché derrière un Hollywood artificiel et contrefait où tout se paye et se négocie. Avec Ellroy, on pénètre dans une ville ou les trois quarts des flics sont des ripous, fraudeurs, profiteurs, baroudeurs, un système corrompu, disais-je, et pervers, terriblement pervers. Les gros pontes de la pègre, les macs, les caïds, qui ont la mainmise sur toute une structure judiciaire ressemblant plutôt à une organisation criminelle, au fond. La dualité LASD/LAPD (flics du comté, flics de la ville), les uns collectant les pots-de-vin de gangsters juif ou rital, les autres crachant sur leurs "collègues", "ici c'est notre territoire, va tabasser tes propres négros", les procureurs, les légistes, les syndicats, les Cocos, les gauchos, bref, toute une jungle organisée qui crépite au cœur de la West Coast. L.A., la ville où tout se sait, tout est lié, tout se rejoint de bout on bout. Rarement un auteur transporta son lecteur dans son monde avec autant de réalisme et d'authenticité. James Ellroy semble avoir été lui-même inspecteur du comté de L.A., à se faire graisser la patte par Mickey Cohen. Je regrette même de ne pas maîtriser l'anglais à la perfection pour lire le livre en version originale, afin de déguster le véritable argot ripou, les jargons de ploucs et les jeux de langage subtils de l'écrivain qui nous fait sourire (ou frissonner) à chaque coin de page.

Et puis il y a les meurtres.

Une ambiance crasseuse, miteuse, transpirante, malsaine des quartiers sordides de la ville, les quartiers jazz grouillant de macs homo, de vendeurs d'héro, de jazzmen camés, de Cocos refoulés, de truands esseulés...

Atmosphère pesante où planent des cumulus noirs, étouffante et délirante... étranges connections entre les suspects, tourbillon inéluctable entraînant protagonistes dans un maelström sans fin... enquête qui tourne au délire, à la psychose, à la divagation due aux vapeurs d'alcools, ivresse des clubs nocturnes où frétille le jazz et gronde la foule, à l'ombre d'un air nébuleux qui menace sur la ville...

Crocs acérés, cadavres mutilés...

La spirale tragique d'Ellroy nous emporte vers les ténèbres, on s'enlise comme dans une mare de pétrole dans une enquête tortueuse où tout ne fait que s'aggraver, où, une fois de plus, tout se rejoint : meurtres, ripous, affaires classées, gangsters, endiguement, syndicats, pontes, jazzmen, tantes ; le sang chaud de L.A. traverse son corps froid et humide en passant par la moindre veine, le moindre organe, la moindre nervure.

Où les affaires les plus glauques perdues derrière la brume et la chemise "affaires classées" vont se mêler dans les sombres méandres politiques d'une ville corrompue, où même ta vie peut être effacée, grâce au moindre article de journal où à une fausse preuve qui arrangera tout le monde.

Cette atmosphère c'est le deuxième voyage dans lequel nous emporte Ellroy. Ce deuxième voyage, c'est le Grand Nulle Part. Au-delà des abysses de L.A. Une virée dans le néant. Un néant vaste, pesant, obscur, où tout est remis en question, où tout est dénué de sens et de morale, un climat ineffable, indicible, mais que l'on sent suffocant et incroyablement froid, un air noir et tragique tout simplement terrible.

Conclusion : on en arrive à un chef-d’œuvre de la littérature policière, du polar, du roman noir, avec des personnages attachants et réalistes à la psychologie complexe, des personnages à l'histoire et au vécu captivants, résolvant simultanément intrigue policière et quête de soi, Danny Upshaw, Mal Considine, Buzz Meeks, le Bon, la Brute, et le Truand. Le cadre est génial, on imagine chaque figurant, chaque coin de rue et chaque décor, et parfois on s'y perd, aussi, dans l'immensité de ce L.A. labyrinthique. Des séquences sont narrées de manière absolument incroyable, les mots nous font visualiser et sentir chaque scène comme si l'on s'y trouvait. Des pas dans le salon, un éclat de lumière dans le noir, un matelas transpercé, deux coups de feu étouffés dans le coussin ; l'Art de la narration policière, par excellence, je n'ai rien à dire de plus.

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