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[Critique longue, spoilers]

Ecrivain autrichien juif ayant vécu les deux guerres mondiales, Zweig est marqué à vie par les méfaits nazis. Pas par les camps de concentration qu’il a eu la fortune d’éviter par un exil prématuré, mais par la déchéance intellectuelle et culturelle que le nazisme à fait subir à son pays. Il finira par se suicider en 1942, témoignant de ces quelques mots : « Étranger partout, l'Europe est perdue pour moi... J'ai été le témoin de la plus effroyable défaite de la raison [...]. Cette pestilence des pestilences, le nationalisme, a empoisonné la fleur de notre culture européenne. » .

Le joueur d’échecs est sa dernière œuvre, son chant du cygne, qu’il écrit durant les quatre mois qui précèdent sa mort. Mettre en parallèle l’ouvrage et le contexte de vie de l’auteur est incontournable pour saisir l’entièreté de la chose : sous couvert d’un récit anodin portant sur le jeu d’échecs et ses attributs, Zweig dépeint en réalité les traces indélébiles que peuvent laisser les nazis sur le commun des mortels.

En premier lieu, Le joueur d’échecs se présente comme un essai, un exercice de style portant sur les mentalités dans le monde du jeu d’échecs. On nous présente longuement et très tôt dans le livre un personnage atypique qui semble central dans l’intrigue : Mirko Czentovic. Garçon de campagne, présenté comme simplet dans son enfance et dénué de talent, il développe soudainement un talent et une ferveur quasiment autistique envers le plateau quadrillé et ses 64 cases. L’intrigue prend place sur un bateau, alors que Mirko est devenu un champion incontesté, inbu de lui-même et parfaitement inculte dans un domaine pourtant peuplé par des intellectuels. Le narrateur, intrigué par ce personnage, tente alors d’approcher Mirko et de disputer une partie contre lui ou tout du moins de trouver un moyen de le voir jouer.

Après un bon tiers du livre, un personnage apparaitra soudainement dans l’intrigue sans s’annoncer : le Docteur B(…). Le docteur, présenté au début comme un personnage intriguant mais secondaire, s’avère être le véritable sujet de l’ouvrage. Il est la seule personne sur le bateau capable de tenir tête au champion du monde ici présent, pourtant sans avoir touché un plateau d’échecs en plus de 20 ans. Tandis que Mirko est un personnage idiot mais pragmatique, qui concentre toute son attention sur la partie et joue comme si sa vie en dépendait ; le Doc virevolte sur le plateau, de manière détachée, presque sans le faire exprès… Presque ?

La nouvelle de Zweig est ici une vitrine humaine étonnante, qui nous laisse à mi-chemin entre l’émerveillement et le malaise, en nous présentant des personnalités variées et leurs visions très différentes de cette activité. Le narrateur, présenté comme moyen à mauvais, ne fait que s’amuser et joue pour le plaisir. MacConnor, personnage secondaire, joue par fierté et refusera de quitter le jeu sur une défaite, même si ça doit lui coûter tout son argent.

Mais c’est surtout entre le Docteur B et Mirko que se créé une véritable opposition, non sur le plateau mais dans toute leur attitude et leur psyché. A travers leurs mouvements et leurs paroles se dépeignent deux façons de voir les échecs, deux manières opposées, totalement antinomique l’une de l’autre. Et pourtant, pour ces deux adversaires, ce jeu n’a pas grand-chose d’un jeu.

Pour Mirko cela représente un gagne-pain considérable, puisque chaque partie qu’il joue est rémunérée. Pas question de faire parler son talent sans faire payer les incapables qui veulent le défier. Froid et méthodique, les échecs sont toute sa vie et la seule chose qu’il sait faire correctement. Il ne joue pas, il ne s’amuse pas. Il travaille.

Le Docteur n’a pas touché une pièce depuis plus de vingt ans, et tient pourtant tête au champion du monde avec aisance. Lui n’a jamais été passionné par les échecs, et n’a jamais eu de don ni de facilité pour ce jeu à la manière de Mirko. Là où ce dernier joue de manière parfaitement rationnelle et réfléchie, le Doc joue sans batailler, sans réfléchir, de manière totalement involontaire et instinctive. Et pour cause, les échecs sont un traumatisme, une folie qui s’est imposée à lui lors de la seconde guerre mondiale.

            Et c’est là que le véritable sujet du livre entre en scène : lorsque le Docteur raconte son histoire au narrateur, et explique d’où lui vient son aisance à jouer.

Le Docteur est un autrichien résistant capturé et séquestré par les nazis pour récupérer des informations importantes qu’il avait en sa position. Enfermé dans une pièce presque vide, sans interaction avec le monde extérieur, sans papier, sans crayon, sans une quelconque distraction pour lui faire passer le temps ; il sombre lentement dans le désespoir et la folie. Au moment où cette torture devient insupportable, il parvient néanmoins à voler un petit livre à un soldat, lors d’une de ses rares sorties pour être interrogé, un livre compilant 150 parties d’échecs jouées par les plus grands maîtres de l’époque, détaillées coup par coup. D’abord déçu par sa trouvaille, le Doc va se plonger dans ce livre pendant des mois, rejouant les parties détaillées en boucle dans sa tête, puis jouant contre lui-même pour ne pas succomber à la torture psychologique qui lui est infligée.

Presque toute la force de l’œuvre se tient dans ces 40 pages dans lesquelles Zweig dépeint avec précision, à travers son personnage, une véritable descente dans les abîmes de la folie monomaniaque. C’est l’histoire d’un homme qui, en position de faiblesse face aux nazis, doit se réfugier dans une seule et unique chose, une activité salvatrice et pourtant dans laquelle il se retrouvera enfermé à jamais. Durant des mois il vit échecs, il dort échecs, il mange échecs. Et la partie de lui-même qui perd les parties demande toujours une revanche… Le parallèle entre le Doc persécuté refugié dans les échecs, et l’écrivain exilé réfugié dans son œuvre n’est que trop évident ; et la précision avec laquelle ce dernier décrit comment son refuge est aussi devenu sa plus grande faiblesse, traumatisante, est presque malaisante.

Si le Docteur sort finalement de ses 8 mois de captivité à cause de crises de folie totale, obsédé par des parties d’échecs incessantes dans sa tête et un internement provisoire, il lui reste cette aisance déconcertante à visualiser et gagner n’importe quelle partie. Quand on a « joué » dans sa tête pendant si longtemps, le plateau devient inutile.

C’est lors d’une toute dernière partie entre le Doc et Mirko Czentovic que ce qui devait arriver arriva. Le Docteur, pris par la folie du jeu, insupporté par la lenteur et l’air exaspérant de son adversaire, fait une crise, du même genre que celles qu’il faisait à l’époque. Le narrateur, qui le ramène à la raison, frisonne : le traumatisme, les séquelles, sont toujours là et le pauvre homme est condamné à être un génie dans un domaine qu’il ne peut pas décemment exercer. Un génie, façonné et aliéné indirectement par les nazis.

            Zweig, à travers cette nouvelle, exprime son mal-être à la face du monde. Terrorisé par l’avancée du régime national-socialiste, qui l’a déchu de sa nationalité, qui l’a poussé à quitter ses terres et qui a brûlé nombre de ses œuvres ; son seul refuge est l’écriture, comme celui du Docteur fut les échecs. Mais ce refuge a un prix, et si son personnage, lui, s’en sort avec un traumatisme et des troubles monomaniaques ; Zweig quant à lui, n’a pas connu le même sort. On ne peut qu’imaginer avec tristesse qu’écrire cette nouvelle lui a permis d’extérioriser, de vivre ce renouveau par procuration, avant un Echec et Mat inévitable.
SimonLarguier
8
Écrit par

il y a 5 ans

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il y a 8 ans

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il y a 7 ans

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