Confier au Yi-King le cheminement narratif d'un roman, çà donne çà!

"Après leur écrasante victoire de 1947, les puissances de l'Axe se sont partagé le monde. L'Europe, l'Afrique et l'est de l'Amérique jusqu'aux montagnes Rocheuses reviennent au Reich. Le chancelier Martin Bormann y poursuit la politique de son prédécesseur, transformant un appréciable pourcentage de la population en savonnettes et le continent africain en...on ne sait pas quoi, et on préfère éviter d'y penser. Sur l'Asie, le Pacifique et l'ouest de l'Amérique le Japon fait peser un joug plus humain. Pas de camps de concentration, moins de terreur policière. Les américains ont parfaitement intériorisé le code social de l'occupant : comme lui, ils ne craignent rien tant que d'enfreindre l''étiquette et de perdre la face ; comme lui, ils ne prennent aucune décision sans l'avis du Yi-King. A tout moment, le Californien moyen jette les pièces et observe, fasciné, la formation de l'hexagramme qui, produit par le hasard, n'en plonge pas moins ses racines dans la texture du monde. L'alternance des traits pleins et brisés donne à chacun, pour comprendre l'état présent des choses, une clé à la fois singulière et universelle : s'il y a sa place assignée, c'est en relation avec celle de tout être vivant ou ayant vécu, avec le cosmos tout entier."
Extrait de Je suis vivant et vous êtes morts / Philip K.Dick 1928-1982 - Emmanuel Carrère

Le maitre du haut château ne se contente pas de parler du Yi-King : Dick a utilisé le Yi-King pour construire sa trame. A chaque nœud de l'histoire, il posait à l'oracle une question et rédigeait la suite en fonction de la réponse obtenue. C'est ce qui donne son côté un peu étrange à certaines parties de l'histoire.

SPOIL

La fin peut décevoir, mais en décidant de ne pas s'expliquer, l'auteur laisse au lecteur le soin de comprendre tout seul : l'auteur donne une lecture du monde qui peut remettre en question tout ce qui a été dit avant, ou pas. C'est une éventualité, il ne l'explique pas parce que son personnage n'a pas d'explications à donner vu qu'il a écrit 'la sauterelle pèse lourd' en se laissant guider par l'Oracle.
Là encore, je laisse la parole à Carrère qui analyse finement la situation : "évidemment, l'hypothèse aurait été plus plausible en sens inverse : il n'y a pas tellement de raisons pour qu'une démocratie, même grangrenée par la chasse aux sorcières, entretienne les gens dans l'idée qu'ils vivent sous un régime totalitaire ; au contraire, si l'Allemagne ou le Japon avaient gagné la guerre, on pourrait tout à fait imaginer qu'ils fassent croire le contraire aux Américains pour les dominer plus sûrement. Ceux-ci continueraient de mener leur paisible petite vie banlieusarde et de vanter leur Constitution sans se savoir les sujets totalement aliénés du Reich. Année après année, des millions de leurs concitoyens disparaitraient sans laisser de trace et personnel n'y ferait attention, ne poserait de questions, tant est puissant chez l'homme, pour peu qu'on l'encourage, l'instinct d'ignorer. Mais dans ce cas, ce serait à Phil Dick, l'habitant de l'Amérique prétendue libre, et non à Hawtorn Abensen, son double, de concevoir des soupçons et d'en tirer la trame d'un roman. Or c'est précisément ce qu'il venait de faire."

Donc, lu au premier degré, le roman et sa fin élusive laissent un goût d'inachevé. Mais une clé de lecture c'est de retourner la situation en considérant que ce que raconte Dick dans son livre, c'est la réalité...par effet miroir, en retournant les suppositions du livre, le lecteur s'identifie au personnage mais dans une situation inversée où "le maitre du haut château" serait la version IRL de "la sauterelle pèse lourd"!
rivax
8
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Le 19 août 2011

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