Baisser de rideau

Avis sur Le Malade imaginaire

Avatar Domitius  Enobarbus
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Représentée pour la première fois le 10 février 1673 sur le Théâtre de la salle du Palais-Royal, la comédie-ballet Le Malade imaginaire ne fut jamais donnée à la Cour de Louis XIV. Le compositeur Jean-Baptiste Lully, surintendant de la musique du roi, questionna en effet les droits de propriété de la pièce et intrigua auprès du souverain, muant définitivement en hostilité une collaboration auparavant fructueuse. Esseulé, malade, désabusé voire aigri, Molière s’entoure des inconditionnels fidèles de la troupe du Roi pour mener son baroud d’honneur. Dire que le ton de la comédie se ressent de ces déceptions serait un doux euphémisme…

Le Malade imaginaire est loin de constituer la meilleure comédie du dramaturge, loin s’en faut. L’intrigue organisée autour d’Argan, obsessionnel hypocondriaque, reprend des thèmes et des procédés peu originaux, mais efficaces sur scène : amants frustrés par le vieux barbon dans leurs aspirations maritales, prétendant ridicule à souhait, servante adjuvante dégourdie et facétieuse, le tout rythmé avec force quiproquos, déguisements, stéréotypies formulaires (« Le poumon ! ») pour marcher comiquement vers le dénouement nuptial. Les intermèdes de comédie-ballet assurent leur fonction divertissante, de la sérénade de Polichinelle sous le balcon de Toinette à la cérémonie burlesque d’entrée en médecine, sans jamais atteindre néanmoins l’apogée farcesque de Monsieur Jourdain devenu mamamouchi dans Le Bourgeois gentilhomme.

Cependant, effeuillant avec doigté ces oripeaux convenus voire éculés, Molière livre enfin dans la scène 3 de l’acte III un dialogue d’un cynisme absolu entre le malade imaginaire et son frère. Terrifié par la mort, aveuglé au point de souhaiter déshériter son angélique fille au profit d’une cupide veuve noire, Argan se réfugie en fanatique dans la médecine, comme d’autres s’abandonneraient en religion. En pointant d’abord du doigt la folie de son frère, Béralde développe ensuite la démence de son médecin :

« Béralde.- C’est qu’il y en a parmi eux qui sont eux-mêmes dans l’erreur populaire, dont ils profitent, et d’autres qui en profitent sans y être. Votre Monsieur Purgon, par exemple, n’y sait point de finesse : c’est un homme tout médecin, depuis la tête jusqu’aux pieds; un homme qui croit à ses règles plus qu’à toutes les démonstrations des mathématiques, et qui croirait du crime à les vouloir examiner ; qui ne voit rien d’obscur dans la médecine, rien de douteux, rien de difficile, et qui, avec une impétuosité de prévention, une roideur de confiance, une brutalité de sens commun et de raison, donne au travers des purgations et des saignées, et ne balance aucune chose. Il ne lui faut point vouloir mal de tout ce qu’il pourra vous faire : c’est de la meilleure foi du monde qu’il vous expédiera, et il ne fera, en vous tuant, que ce qu’il a fait à sa femme et à ses enfants, et ce qu’en un besoin il ferait à lui-même. »

Cet admirable portrait, cinglant à l’envi, acide, retrouve la justesse de trait des grands moralistes du dix-septième siècle, La Bruyère en tête. Depuis Le Bourgeois gentilhomme, Molière a en effet compris que les fous ne se soignent pas ; mais si nous pouvons composer avec un dangereux monomaniaque par cellule familiale, la tâche devient par trop rude lorsqu’ils s’organisent en corps constitués.

Désabusé, Molière fustige dans toute la pièce ceux qui ont étudié quelque part, les médecins pétris d'un latin de cuistre et de savantes thèses anticirculationnistes desquelles ils ne varient d’un pouce, les apothicaires et leurs lignes de comptes, les notaires et leur galimatias juridique permettant de spolier en toute bonne foi les héritiers légitimes. Sans doute, en filigrane, transparaît aussi une critique du bon ton des cabales, des personnes en crédit, dont malgré ou à cause de tous ses efforts (voire compromis) en courtisanerie il se trouve l’ennemi juré. C’est bien une bêtise grégaire et le psittacisme des clans que dénonce une nouvelle fois Molière au crépuscule de sa vie.

Il est dès lors permis de penser que toute la pièce s’organise autour de ce morceau de bravoure, véritable testament qui éclate d’un rire jaune : certains défauts ne se corrigent pas, ils sont même maintenant à l’honneur, si bien qu’il semble impossible de les vilipender sans risquer la lèse-majesté…

« L’on n’a qu’à parler avec une robe et un bonnet, tout galimatias devient savant, et toute sottise devient raison. »

Au XXI° siècle, la salvatrice purgation préconisée par Molière devrait plus que jamais être administrée par le fondement aux nouveaux philosophes, aux hommes politiques, aux stars de médias ânonnant un même son de cloche, sûrs de leur bon droit, sûrs d’œuvrer pour le bien de l’humanité.

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