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C'est, c'est, c'est ! C'est l'hymen !

Avis sur Le Misanthrope

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Critique publiée par le

Jeune, Molière rêvait d'écrire des tragédies. Le grand homme aura dû attendre jusqu'en 1666 pour réaliser son rêve.
"Le Misanthrope" est une tragédie, et même beaucoup mieux encore qu'une tragédie : tous ces rois et ces reines à qui il arrive des bricoles, le spectateur se dit "c'est pas moi", la tragédie crée une distance.
Rien de tel ici : cet atrabilaire amoureux, c'est moi, ce petit marquis médiocre et médisant, c'est moi, cet honnête homme ennuyeux et donneur de leçons, c'est moi, cette jeune femme frivole, désirable et peut-être amoureuse, c'est moi, cette beauté vieillissante qui ne veut pas renoncer à plaire, c'est moi... Manque juste madame Bovary pour que l'oncle Popol ne se retrouve tout entier dans la pièce.

Jean-Baptiste avait bien de la chance : il vivait à une époque où ni la psychologie ni la sociologie, ces Dupond et Dupont des disciplines scientifiques, n'existaient. Descartes, grand mathématicien et grand physicien, mais philosophe un peu scientiste, avait su, dans son "Traité des passions", résister à son démon rationaliste qui lui enjoignait de les fonder, ces deux pseudo-sciences.

Les grands moralistes du XVII° siècle utilisaient la théorie des humeurs, bien suffisante à mon avis pour comprendre le genre humain : l'humeur dominante d'Alceste est la bile noire, celle de Philinte est le flegme, celle du docteur Popaul est la bile jaune devant marron derrière etc.
Alceste serait fou, comme l'a prétendu un célèbre psychiatre, si et seulement s'il agissait et vivait sans cesse en accord avec son tempérament d'atrabilaire.
Mais le choix d'un objet de ses vœux, la coquette Célimène, aux antipodes du dit tempérament, l'expulse de son enfermement, pour faire de lui un être qui souffre, donc un humain. C'est l'absence de résolution (au sens musical) de son déchirement intérieur qui fait de lui un personnage tragique.

Le meilleur commentaire de la pièce est certainement la chanson de Boby Lapointe "L'ami Zantrop" (merci à l'ami San Felice me m'avoir ravivé la mémoire) :

https://www.youtube.com/watch?v=sEOWBIVvW9w

Boby, en grand moraliste du XX° siècle, a tout pigé : qu'est ce que cherchent l'ensemble des personnages ? C'est pourtant simple : à faire "boum boum", tout de suite ou pas.
Alceste, c'est "boum boum" tout de suite, Célimène, faut attendre et savoir mettre des rubans autour du paquet cadeau.
Pas étonnant que ces deux là n'arrivent à rien, et voilà pourquoi, comme le disait le même célèbre psychiatre, il n'y a pas de rapport sexuel...

Pas d'amour, non plus.

L'amour à nul autre pareil qu'Alceste prétend éprouver et éprouve de fait pour Célimène, n'est, comme le dit La Rochefoucauld, que le masque de l'amour propre. Chacun tente de s'aimer soi-même par le truchement du regard de l'autre. Comme le disait le toujours célèbre psychiatre : l'amour, c'est donner ce qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas.

Une pièce d'une noirceur absolue.

Mais tragique, me direz-vous, y a quand même pas de morts... Certes, mais Molière renvoie toujours à la réalité à travers son art. Peut-être pense-t-il à un autre atrabilaire qui, un siècle plus tôt, voulant déjà réformer le genre humain pour son bien, fit pas mal de dégâts. Et nous, peut-être pouvons-nous penser à un autre bileux qui un siècle plus tard, tombera amoureux de l'Etre Suprême, avec les conséquences tragiques que l'on sait.

Noir c'est noir, mais quelle consolation ?

Sans doute celle de l'art.
Molière écrit si admirablement qu'il faudrait tout citer. Alors, relisez la pièce, si ce n'est déjà fait.

Ou, autre solution, vous pouvez quitter la société des hommes

"Et chercher sur la terre un endroit écarté
Où d'être homme d'honneur on ait la liberté"

Mais Boby vous aura prévenus : tout est loué depuis Pâques !

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