A vue de nez, un chef-d'oeuvre. - Bernard Pivot

Avis sur Le Parfum

Avatar Pukhet
Critique publiée par le

J'aurais juré que Le Parfum eut été écrit au XVIIème siècle, tant l'ambiance putride et rebutante du Paris de l'époque est retranscrite avec réalisme. La saleté de la ville, les étals poisseux et moisis, les ruelles humides et sombres, les protagonistes. Tous sont décrits avec un talent particulier, et ainsi semblent prendre forme et apparaissent presque réels. Car les descriptions de Patrick Süskind sont étonnantes en cela qu'il use des odeurs pour décrire et caractériser les protagonistes et lieux de son roman.

Alors, nous, lecteurs, nous mettant un instant à la place de Grenouille, découvrons le monde avec un nez surnaturel, et ainsi presque aveuglément suivons notre odorat nous guider parmi les méandres du Paris encrassé, des monts du Massif Central aux odeurs naturelles dénuées de toute trace humaine, jusqu'au Sud de la France, aux effluves de lavande, de fleurs, portées par la chaleur et les vents. Nous nous surprenons à juger les protagonistes par leur odeur, qu'elle soit douce, exquise, mâle ou vulgaire ; il nous semble découvrir au fil des pages un monde différent, un univers de fragrances inaccessible au commun des mortels. Et, gargarisés par ce pouvoir que les mots choisis de Patrick Süskind semblent nous conférer, nous comprenons peu à peu quelle folie a pu toucher Grenouille. Quel que soit l'être exceptionnel qu'il aurait pu être, un pouvoir pareil l'aurait destiné inexorablement à la gloire ou à une fin tragique.

D'autre part, la trame policière de l'ouvrage ne m'aurait pas touchée si je n'avais pu suivre Grenouille tentant d'assouvir ses désirs. En effet, le développement de l'intrigue ne m'intéressa pas tant que l'étude du personnage, imprévisible, se démarquant du modèle de tous les autres héros de la littérature que j'avais rencontré jusqu'alors. Suivant le protagoniste, ses actes, ses envies, j'ai été menée par le bout du nez, et à l'instar de la police dans l'œuvre, Grenouille avait constamment un temps d'avance sur moi. La frustration de ne pouvoir cerner le personnage, couplée à une grande admiration pour l'imagination de l'auteur et l'irrépressible envie d'en savoir plus, menèrent à la passion, et je ne pus poser le roman avant d'en avoir lu les dernières lignes.

Je reste éblouie par les mots de Patrick Süskind, et je ne peux résister à l'envie de partager ce passage qui m'a profondément marquée ; alors que Grenouille est seul, il se remémore les odeurs qu'il a aimées, et dans son être elles se dévoilent et forment un paysage modelé par lui, un royaume dont il est le maître :
« Alors le Grand Grenouille ordonnait à la pluie de cesser. Et elle cessait. Et il envoyait sur le pays le doux soleil de son sourire, et d'un seul coup éclatait la splendeur de ces milliards de fleurs, d'un bout à l'autre du royaume, tissant un seul tapis multicolore, fait de myriades de corolles aux parfums délicieux. Et le Grand Grenouille voyait que c'était bien, très, très bien. Et il soufflait sur le pays le vent de son haleine. Et les fleurs, caressées, exhalaient leurs senteurs et, mêlant leurs myriades de parfums, en faisaient un seul parfum, changeant sans cesse et pourtant sans cesse uni, un parfum universel d'adoration qu'elles adressaient à lui, le Grand, l'Unique, le Magnifique Grenouille ; et lui, trônant sur un nuage à l'odeur d'or, aspirait à nouveau en retour, la narine dilatée, et l'odeur de l'offrande lui était agréable. »

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 3656 fois
38 apprécient · 1 n'apprécie pas

Pukhet a ajouté ce livre à 3 listes Le Parfum

Autres actions de Pukhet Le Parfum