Un parfum pour les gouverner tous

Avis sur Le Parfum

Avatar Baptiste Buko
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[ Spoilers alert!]

Avant même d'évoquer une histoire rendant hommage aux pouvoirs olfactifs et à l'art subtil de la parfumerie,  pour moi, Le parfum c'est avant tout l'histoire d'un personnage enrôlé autour d'une quête initiatique aux conséquences macabres et qui se solde par un échec cuisant.
Les descriptions très rigoureuses des procédés de fabrication des parfums sont donc un " habillage" pour révéler des intentions plus dissimulées. Cela en fait une œuvre absolument originale, étrange, et au combien intéressante.

Mais quelle est donc cette quête ? Pourquoi le personnage devient-il un tueur en série ? Et pour quelle raison finit t-elle par échouer ?
Il me semble que Patrick Süskind nous dévoile subtilement quelques éléments de réponses. Cependant, je tiens à rappeler qu'il s'agit d'une interprétation strictement personnelle du roman.

L'œuvre narre l'histoire de Jean Baptiste Grenouille, naît dans des conditions déplorables et inhumaines dans les quartiers pauvres du Paris du XVIIIe siècle. Enfant non désiré (c'était évidemment beaucoup plus fréquent à l'époque), sa mère souhaitait déjà sa mort à sa naissance. Elle sera d'ailleurs exécutée par le gouvernement royaliste pour infanticide. L'enfant est ensuite recueilli par des nourrices payées par l'Eglise. Puis, il finit par devenir un apprenti tanneur, avant de devenir l'apprenti du renommé Guissepe Baldini, l'un des plus grands parfumeurs d'Europe.
Il est élevé dans des conditions spartiates et indigentes. Le tout, sans qu'on lui insuffle ni amour, ni affection, ni même une quelconque sympathie.
Toutefois certains ( dont son premier maître parfumeur Baldini) vont repérer en lui, une grande capacité à supporter l'effort au travail et à se montrer docile envers l'autorité. Il va donc avant tout être utilisé par ceux qui le recueilleront , comme un outil précieux à exploiter.
Bien sûr, tous ces éléments vont participer à son conditionnement psychologique.

Aux premiers abords Grenouille ne se distingue pas particulièrement : il n'est ni vraiment beau ni vraiment laid. Ni très grand ni très petit quoique plutôt frêle. Il n'attire pas l'attention tant son apparence, son caractère et son comportement paraissent être des plus discrets.
Pourtant, Grenouille porte en lui une singularité  qui ne manquera pas d'être observée : il n'a pas d'odeur.

C'est à partir de ce manque que Grenouille va paradoxalement, se façonner une véritable passion pour les odeurs et développer de manière extrêmement habile, le sens de l'odorat au point de le maîtriser à la perfection au bout de quelques années.

On désire ce que l'on a pas. C'est ce que l'on observe depuis l'enseignement philosophique de Platon.
Dès le début, Grenouille ne va pas nourrir les mêmes aspirations que la plupart des autres êtres humains, à savoir : sortir de la pauvreté en gagnant sa vie, chercher la richesse, la gloire et la sécurité.
Ce qu'il recherche c'est l'odeur la plus pure ou plus précisément l'essence même du parfum lui permettant d'être reconnu et vénéré d'absolument tout le monde :  lui, le petit être insignifiant, méprisé et exploité.
Privé d'odeur, d'amour, de paroles réconfortantes, d'une altérité bienveillante, son image de lui-même n'est pas unifiée . Elle est écrasée par le poids de l'indifférence, de l'aliénation et du mépris de la société de manière générale.

Je pense que l'on peut assimiler l'odeur à l'identité. Il n'a pas d'odeur, il n'a donc pas d'identité propre. Comme je l'ai dis plus haut, ce qu'il désir ce n'est pas de fabriquer des parfums sublimes, excellents, reconnus par tous, ni même de devenir le plus grand parfumeur de tous les temps (même si de fait il le devient), ni même d'acquérir renommée et richesses matérielles. Non ce qu'il cherche c'est le Parfum au singulier. La combinaison d'odeurs parfaite qui lui permettrait d'enivrer le monde entier de SON parfum et d'en devenir le maître incontesté. C'est sa manière à lui, extrêmement pathologique et mégalomaniaque certes, de montrer aux autres qu'il existe.

Il s'agit pour lui de se reconstituer une identité préalablement brisée. Une identité qui serait perçue comme divine, car les êtres humains finissent par mépriser leurs pairs et ne vénèrent que les dieux. Tout le récit va à mon sens, tourner autour de cette quête identitaire.

Pour capturer l' essence du Parfum avec un grand P, il va devoir combiner ce qu'il se fait de mieux dans le monde, selon lui : l'odeur corporelle de jeunes femmes aux beautés divines et aux corps encore vierges. On reconnaît dès lors son attirance pour un idéal de pureté.
Mais l'odeur étant collée au corps, Grenouille doit tuer ces femmes ( 25 en tout dont une étant la principale et sa dernière victime) afin d'en extraire les précieuses odeurs et les faires macérer à d'autres composants, le tout via un procédé d'alchimie. Comme si les odeurs pouvaient ne plus être des attributs du corps et donc de ne plus appartenir à une personne à part entière.
Tuer, ne le freine nullement. L'absence d'amour, de reconnaissance, de sensibilité langagière, éthique et culturelle, ont fait de lui un monstre privé d'empathie et de compassion.

Dans les dernières pages du récit, Grenouille parvient à son but, dans des circonstances qu'il n'est pas nécessaire d'évoquer ici. Nous, lecteurs sommes tentés à ce moment là de voir qu'il a obtenu ce qu'il a voulu et qu'il s'est ainsi vengé du mépris des hommes.

Oui mais voilà ( et c'est là que je trouve que le roman devient un chef d'œuvre) le parfum comme tout élément qui constitue l'identité est quelque chose d' impermanent, d'éphémere. L'identité est analogue au parfum de part son caractère évanescent.
Le parfum est aussi un fétiche. Fétiche, qui vient de "factice", c'est-à-dire ce qui est faux. Même si Grenouille parvient a lui donner sa version la plus aboutie, Le Parfum, reste une création qui n'est pas vraie. ( au sens de quelque chose qui n'existe pas vraiment de manière durable). Le Parfum n'est pas LE parfum mais reste un parfum dont le but est de masquer le vrai. De masquer le réel.
Il reste une sorte de poudre de Perlimpinpin en sommes.
Ce que Grenouille cherche pour de vrai, il se rend compte qu'il ne pourra jamais l'obtenir dans ce monde. La chose qu'il désire est de une : impermanente comme toutes les choses qui sont de ce monde, et de deux : privée d'essence vraie, réelle.

Sa domination sur les hommes ne dure pas, les effluves puissantes et hypnotisantes de son élixir ne durent pas. Les êtres humains ne le vénèrent pas pour de vrai. Ils s'abandonnent de façon folles et incontrôlables dans des orgies, dans des vénérations et des fanatismes absurdes, mais ils n'ont même pas la conscience de le faire, c'est comme s'ils n'étaient pas là, comme si ce n'était pas tout à fait eux. Comme s'ils étaient endormis ou qu'ils étaient dans un état d'ivresse extrême, se laissant prendre bêtement au piège du subterfuge.
Rien ne dure, rien n'est vrai. Tout n'est que farce illusoire sans consistance durable.

C'est en cela que la quête initiatique de Grenouille échoue et prend une tournure tragique. Il déplore le triomphe du superficiel sur le profond, de l'apparence sur l'essence, de l'éphémère sur le durable. Et c'est pourquoi il finit par se tuer dans un élan de désespoir, jusqu'à ce qu'il ne reste absolument plus aucune trace de son corps. D'ailleurs, lui non plus n'existait pas vraiment. Il disparaît ainsi dans le néant sans avoir laissé de trace, ni même une simple odeur...

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