Lost in Translation

Avis sur Le Portrait de Dorian Gray

Avatar Raspaillac
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Le problème avec Dorian Gray, qui est le même à chaque fois qu'on lit un classique non-français en français, c'est qu'il est impossible de savoir dans quelles proportions la faiblesse du style est imputable à la traduction. L'ouvrage s'ouvre sur une courte préface de Wilde qui nous assène 21 aphorismes, parmi lesquels : « Il n'y a pas de livres moraux ou immoraux. Un livre est bien ou mal écrit. C'est tout. » On comprend qu'à la sortie du livre en 1891 les journaux critiques aient pu fustiger l'ouvrage pour son immoralité et ses « mœurs légères », mais à l'heure où Michel Houellebecq est adulé par la critique littéraire, il est difficile d'être choqué par l'histoire gentiment macabre de Dorian Gray. Autres temps, autres mœurs.

Mais Le Portrait de Dorian Gray n'est pas simplement dépassé dans son propos, et le problème principal du roman est énoncé dans l'aphorisme cité ci-dessus : ce livre est mal écrit. Les rares descriptions que Wilde daigne nous offrir sont plates et sans imagination, et une bien trop grande partie du roman est consacrée aux dialogues insipides entre Dorian Gray, Basil Hayward et l'insupportable Lord Henry, à travers lequel l'auteur s'exprime sur tout et n'importe quoi, sans jamais développer, et face auquel tous les personnages sont pris d'une admiration aussi bête qu'incompréhensible. On laissera à Wilde le bénéfice du doute en supposant que c'est un parti pris destiné à railler la société mondaine qui s'extasie devant lui alors que ses discours ne sont qu'un rideau de fumée – et même si c'était le cas, un livre satirique mal écrit reste un livre mal écrit. On se contentera de donner comme exemple : « J'adore le théâtre, il est tellement plus réel que la vie ». Il pose ça là il revient plus tard.

Le roman est également atteint du syndrome A l'Est d'Eden que je ne comprendrai jamais : on dirait que ce n'est plus le narrateur, mais bien les personnages qui sont omniscients et expliquent à leurs interlocuteurs leurs propres pensées/sentiments. Page 105 : « Vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites, Harry, et vous le savez bien. Vous êtes bien meilleur que vous ne le prétendez.» , ou encore « - Harry, vous êtes terrible ! Je ne comprends pas pourquoi je vous aime tant. - Et vous m'aimerez toujours, Dorian. » C'est quel genre de dialogue ça ? On ne peut même pas dire que ce soit une information que Wilde se doive de donner au lecteur à ce moment-là du récit, un fusil de Tchekhov qui annoncerait quelque péripétie future, non, on est seulement dans l'enfoncement à coups de bélier de Lord Henry dans la caricature du personnage ayant un avis sur tout, d'une impertinence et d'une pédanterie imbuvables mais qui pour une mystérieuse raison fascine tous les personnages du roman alors que nous, lecteurs, attendons seulement avec impatience qu'il se noie dans la Tamise pour ne plus avoir à subir ses affirmations péremptoires – sans compter qu'une affirmation sur trois concerne les femmes et est outrageusement misogyne... autre temps, autres mœurs dirons-nous.

Le bouquin atteint des sommets de prétention bourgeoise dans le dialogue entre Lord Henry et Gladys vers la fin, la cerise sur le gâteau en quelque sorte, et je ne résiste pas à l'envie d'en citer ici un extrait :

 - Je crois en notre race, s'exclama-t-elle.
- Elle représente la survivance d'un élan.
- Elle est en plein progrès.
- La décadence me séduit davantage.
- Qu'est-ce que l'art ?
- Une maladie.
- L'amour ?
- Une illusion.
- La religion ?
- Le succédané mondain de la foi.
- Vous êtes un sceptique.
- Jamais ! Le scepticisme est le commencement de la croyance.
- Qui êtes-vous ?
- Définir, c'est limiter.
- Donnez-moi un fil d'Ariane.
- Les fils se cassent, vous vous perdriez dans le labyrinthe.
- Vous m'étourdissez, parlons de quelqu'un d'autre.

T'inquiète Gladys, nous aussi on est étourdis par la lourdeur du truc.

Finalement, Le Portrait de Dorian Gray, c'est surtout une idée : un type qui devient jeune à jamais. Mais le livre met 120 pages à commencer, et 120 pages de Lord Henry qui disserte sur le théâtre et le soleil c'est déjà très fatiguant. Dorian ne paraît finalement même pas si surpris que ça par l'irruption du surnaturel, et conclue directement du fait que le tableau a changé qu'il ne va jamais mourir – si j'étais mauvaise langue je dirais que ça ne coule pourtant pas de source. On passera sur la scène absolument ridicule de facilité scénaristique et de paresse d'écriture lorsque Wilde convoque Alan Campbell pour lui demander de faire disparaître le corps. Le gars n'est pas d'accord pour l'aider, normal en même temps, qui voudrait être mêlé à un truc pareil ? Comment Dorian va-t-il le convaincre, se demande ardemment le lecteur ? Pas de problème, voici venu le joker Oscar Wilde : Dorian Gray lui montre une lettre, Campbell en lisant la lettre blêmit et accepte de l'aider. Mais qu'y a-t-il dans la lettre ? Nous ne le saurons jamais. Mais bon t'y as compris, on avait besoin que ce gars qui n'a aucune raison de faire disparaître le corps fasse disparaître le corps alors pourquoi s'emmerder à inventer un truc qui tient debout ?

Il est par ailleurs impossible de s'identifier à aucun des personnages – Lord Henry vous aurez deviné pourquoi, et Dorian Gray passe du gars plastiquement magnifique qui n'a rien dans le crâne à un espèce de sauvage qui devient fou à cause d'un tableau, je parle même pas de Basil – et on suit donc avec beaucoup de distance cette histoire longue à se mettre en place et longue à venir s'achever sur un semi-twist qu'on voit arriver 80 pages à l'avance. Toutes les émotions, tous les sentiments sont sur-analysés par les personnages eux-mêmes et exprimés explicitement au lieu d'être suggérés – autre tare du livre, dire tout le temps « Il était vraiment en colère » au lieu de montrer par ses actions ou ses paroles qu'il est effectivement en colère.

Bref, Le Portrait de Dorian Gray est un grand classique de la littérature britannique/irlandaise très surestimé et qui, derrière son apparente subversion qui n'est plus imaginable en 2017 que par un effort de pensée bien coûteux, n'a plus grand-chose à nous offrir.

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