Le roman le plus drôle de son époque

Avis sur Le Rouge et le Noir

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Ce qui me frappe en lisant les critiques de ce roman sublime, c'est que, si tou.te.s se déchirent pour savoir si Julien est un bon gars qui aime vraiment ses amantes, ou si le style de Stendhal est lisible, ou si 600 pages c'est vraiment trop long, personne ne parle de l'atout phare de cette oeuvre : sa dimension comique.

Le Rouge et le Noir est un roman d'apprentissage satirique et politique. Le personnage de Julien Sorel est inscrit dans son époque : fils de paysan orgueilleux, passionné et énergique qui se révolte contre sa condition, qui hait la noblesse mais qui veut parvenir, il incarne les hésitations du XIXe siècle entre république et monarchie ; sa passion pour le personnage de Napoléon fait la synthèse de ces hésitations : la grandeur, l'ambition, la place accordée à la noblesse, et le mythe d'une égalité entre citoyen.ne.s grâce au Code civil. Julien est la première cible de l'humour de Stendhal : jeune homme certes pourvu de grandes qualités intellectuelles et sentimentales, il est en proie aux ridicules de l'arrogance, de l'inconstance, de l'idéalisation romantique du monde.

Mais tous les personnages stendhaliens sont moqués, en particulier les personnages masculins (c'est un des nombreux éléments qui permettent de rapprocher Flaubert de Stendhal : dans L'Education sentimentale, le seul personnage qui échappe quasiment à l'ironie auctoriale est Mme Arnoux, la femme aimée, comme dans Le Rouge et le Noir, c'est le cas pour Mme de Rênal). M. de Rênal est la cible de toutes les moqueries de l'auteur, et ressemble, bien qu'il soit noble, à un bourgeois, de par son obsession pour l'argent, son caractère grossier, et son intelligence purement pragmatique. Avouons-le, le début du roman est le plus comique : la petite ville de Verrières, "ville de province" comme aime à le rappeler Stendhal, concentre la médiocrité des conflits politiques opportunistes entre ultra et libéraux.

De manière plus globale, le politique et la lutte des classes sont les lieux du comique stendhalien. Cette satire est sensible tout au long du roman, et éclatante dans certaines situations particulières, par exemple la réunion secrète des ultra que Julien est chargé par le marquis de La Mole (quel nom... !) de transcrire. Comique politique, au sens large : les manoeuvres de Julien pour conquérir Mme de Rênal sont drôles, et ont leur dimension politique - Julien agit selon des fantasmes conquérants dénués de toute spontanéité, qui transforment le sentimental en froid et stupide calcul d'ego. Le rêve napoléonien resurgit ici ; Julien veut prendre sa revanche sur sa condition en séduisant la timide dame qui n'a jamais aimé, et quand bien même il ne le saisirait pas, c'est au départ de cela qu'il s'agit : il faut prouver quelque chose. Parvenir, à tout prix ! En ce sens, la lettre finale, dictée à Mme de Rênal par son confesseur, pour dénoncer la stratégie de Julien et ruiner son mariage avec Mathilde, si elle n'est pas tout à fait vraie, n'est pas tout à fait fausse non plus.
Julien, par son énergie - concept si cher à Stendhal -, par son impulsivité et la réalité des sentiments qu'il finit par éprouver (si peu satisfaisants soient-ils pour le lectorat) échappe au manichéisme - et c'est cela qui le sauve et finit par nous le rendre sympathique, enfin, je crois.

Je ne m'étendrai pas plus sur le sujet. Cette critique se veut plutôt un florilège du comique stendhalien propre à ce livre (La Chartreuse de Parme, bien que drôle, l'est beaucoup moins ; Fabrice est bien plus innocent que Julien). Je n'analyserai pas chaque citation, ce serait trop long ; et le comique stendhalien se mérite, se gagne à la sueur de la lecture, car il est d'une grande subtilité - il repose sur l'implicite et sur la sagacité du lectorat à percevoir la satire sociale. En d'autres termes : sous un style fluide et d'une grande simplicité, Stendhal dissimule des trésors d'acidité gaie (gaie, notamment par la posture du narrateur ami, qui n'hésite pas à dire je).

A propos de la stratégie guerrière de conquête de Mme de Rênal. Julien parle du fait qu'il n'a toujours pas saisi la main de sa soupirante. Stendhal se moque de la démesure romantique de Julien, de son usage de formules toutes faites, et de son mode d'action fondé sur l'idée du "devoir" et non sur l'amour :

Neuf heures trois quarts venaient de sonner à l'horloge du château,
sans qu'il eût encore rien osé. Julien, indigné de sa lâcheté, se dit
: Au moment précis où dix heures sonneront, j'exécuterai ce que,
pendant toute la journée, je me suis promis de faire ce soir, ou je
monterai chez moi me brûler la cervelle.

Le lendemain, après cet épisode. La haine de classe de Julien, la stupidité de ses impulsions, et surtout, incommensurablement drôle, la bêtise de M. de Rênal : tout occupé de lui-même, aveugle, incapable de sentiments (et de sentiments nobles, ce qui est en contradiction avec sa situation sociale), ses agissements sont toujours prosaïques, coincés dans des considérations matérielles - ici, le noble tombe dans la peau du paysan le plus grossier en s'abaissant à courir avec des pierres, et fait montre de son sens bourgeois de la propriété en punissant violemment une femme de condition inférieure car elle marche là où elle n'en a pas le droit, comme si c'était un grand crime. Le comique naît en particulier du contraste entre cette affligeante bêtise/étroitesse d'esprit et la douleur réelle de son épouse, niée par le soudain mouvement d'éloignement de la narration qui suit la course de M. de Rênal. Le tout couronné par la colère ridicule d'un Julien qui parle par dictons hors-sujet (Mme de Rênal n'a guère conscience de sa condition et est, simplement, amoureuse) : voilà l'authenticité bien isolée, encadrée par l'imbécillité masculine.

A tout ce que madame de Rênal lui disait, Julien ne pouvait que
répondre à demi-voix :
- Voilà bien les gens riches ! M. de Rênal marchait tout près d'eux ; sa présence augmentait la colère de Julien. Il s'aperçut tout à coup
que madame de Rênal s'appuyait sur son bras d'une façon marquée ; ce
mouvement lui fit horreur, il la repoussa avec violence et dégagea son
bras. Heureusement, M. de Rênal ne vit point cette nouvelle
impertinence, elle ne fut remarquée que de madame Derville, son amie
fondait en larmes. En ce moment M. de Rênal se mit à poursuivre à
coups de pierres une petite paysanne qui avait pris un sentier abusif,
et traversait un coin du verger.

Julien est au séminaire : il fait ses études théologiques pour devenir prêtre. Stendhal peint avec âpreté ses collègues, et Julien : les collègues, car ce sont des paysans obsédés par la promesse du confort matériel et de l'absence de la faim en quoi consiste la prêtrise, qui sanctifient littéralement une nourriture vulgaire en en faisant pathétiquement un objet de sacrifice chrétien ; Julien, pour son snobisme, son dédain de ses collègues... alors que lui aussi est fils de paysan (la haine de classe est réversible : il déteste les riches, mais il déteste aussi les pauvres, ces autres lui-même).

Les jours de grande fête, on donnait aux séminaristes des saucisses
avec de la choucroute. Les voisins de table de Julien avaient observé
qu'il était insensible à ce bonheur ; ce fut là un de ses premiers
crimes. Ses camarades y virent un trait odieux de la plus sotte
hypocrisie ; rien ne lui fit plus d'ennemis. Voyez ce bourgeois, voyez
ce dédaigneux, disaient-ils, qui fait semblant de mépriser la
meilleure pitance, des saucisses avec de la choucroute ! fi, le
vilain ! l'orgueilleux ! le damné ! Il aurait dû s'abstenir par
pénitence d'en manger une partie et faire ce sacrifice de dire à
quelque ami, en montrant la choucroute : Qu'est-ce que l'homme peut
offrir à un être tout-puissant, si ce n'est la douleur volontaire ?

Pour finir, une citation plus accessible : satire féroce de la haute noblesse, sans idées, consensuelle, fade, dans le salon du marquis de La Mole.

Pourvu qu'on ne plaisantât ni de Dieu, ni des prêtres, ni du roi, ni
des gens en place, ni des artistes protégés par la cour, ni de tout ce
qui est établi ; pourvu qu'on ne dît du bien ni de Béranger, ni des
journaux de l'opposition, ni de Voltaire, ni de Rousseau, ni de tout
ce qui se permet un peu de franc-parler ; pourvu surtout qu'on ne
parlât jamais politique, on pouvait librement raisonner de tout.

Il y a tant d'autres choses dont j'aurais pu parler dans cette critique ! L'audace de Stendhal dans la répétition d'une même péripétie avec deux femmes différentes (la scène de l'échelle), le fait que Mathilde soit le double de Julien pour l'égotisme, l'athéisme original et jusqu'au-boutiste du héros... Mais je m'arrête là, et sur un petit conseil : si vous en avez l'occasion, allez assister à une lecture publique de ce roman. C'est comme cela que j'ai réalisé que Stendhal était un écrivain comique, qui avait tout appris à Flaubert (lequel le pompe allègrement, j'ose le dire) ; c'est comme ça que j'ai eu envie de le relire, et que je l'ai relu, dix ans après ma première lecture au lycée. Décidément, je n'y avais rien compris. Pour paraphraser mon ancien prof de philo d'hypokhâgne dont le snobisme n'avait d'égal que l'ennui profond, en parlant de Stendhal quand il parlait de Proust : "On ne lit pas Stendhal, on relit Stendhal !"

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