Ash nazg durbatulûk, ash nazg gimbatul, ash nazg thrakatulûk, agh burzum-ishi krimpatul.

Avis sur Le Seigneur des anneaux - Intégrale

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Et au loin, comme Frodon passait l'Anneau à son doigt et le revendiquait pour sien, même dans les Sammath Naur, cœur même du royaume, la Puissance de Barad-dûr fut ébranlée et la Tour trembla de ses fondations à son fier et ultime couronnement.
Le Seigneur Ténébreux fut soudain averti de sa présence, et son oeil, perçant toutes les ombres, regarda par-dessus la plaine la porte qu'il avait faite, l'ampleur de sa propre folie lui fut révélée en un éclair aveuglant et tous les stratagèmes de ses ennemis lui apparurent enfin à nu. Sa colère s'embrasa en un feu dévorant, mais sa peur s'éleva comme une vaste fumée noire pour l'étouffer. Car il connaissait le péril mortel où il était et le fil auquel son destin était maintenant suspendu.
Son esprit se libéra de toute sa politique et de ses trames de peur et de perfidie, de tous ses stratagèmes et de ses guerres, un frémissement parcourut tout son royaume, ses esclaves fléchirent, ses armées s'arrêtèrent, et ses capitaines, soudain sans direction, hésitèrent et désespérèrent. Car ils étaient oubliés. Toute la pensée et toutes les fins de la Puissance qui les conduisait étaient à présent tournées avec une force irrésistible vers la Montagne. À son appel, vibrant avec un cri déchirant, volèrent en une dernière course désespérée les Nazgûl, les Chevaliers Servants de l'Anneau, qui, en un ouragan d'ailes, s'élançaient en direction du Sud, vers la Montagne du Destin.

The Lord of the Rings, inutile de le présenter. Tout le monde connaît ce monument, au moins à travers les films de Peter Jackson. Ce que j'aime particulièrement dans ce livre, c'est que Tolkien, peut-être frustré de ne pas avoir le temps d'écrire son Silmarillion (qui aurait dû être publié en même temps : on aurait ainsi eu le roman et toute la mythologie, la toile de fond qui va avec), prend le temps de faire des pauses dans le récit pour nous faire entrevoir son immense mythologie, étoffer l’univers gigantesque qu’il a créé, tel un Vala, à travers des poèmes et de chants. Et ça ne fait pas encyclopédie ou manuel d’histoire pour autant. Parce qu’à côté des légendes relatées à travers les nombreux poèmes qu’il a intégrés, Tolkien s’attarde, surtout au début, sur des descriptions du quotidien et des traditions des hobbits. Si on veut apprendre des séries de dates ou la grammaire du quenya, c’est dans les Appendices à la fin, mais dans le roman lui-même, on apprend surtout des éléments qui donnent de la vie aux lieux et aux personnages. D’ailleurs, au lieu de commencer son récit au chapitre un, Tolkien nous parle d’abord des Hobbits, de leur mode de vie, leurs habitudes, leurs traditions. Par exemple, le jour de son anniversaire, un hobbit ne reçoit aucun de cadeau : c’est lui qui offre des cadeaux à son entourage ; un système qui encourage une action généreuse, à l’opposé du nôtre, qui favorise plutôt l’avidité, mais un système qui ne fonctionne pas toujours très bien, puisque les hobbits reçoivent des cadeaux très souvent et finissent donc par s’en débarrasser le jour de leur anniversaire, ce qui fait qu’un même cadeau peut faire le tour de la Comté. On voit ainsi qu’il y a de la substance, un univers solide derrière, sans que ce soit lourd une seule seconde.
Après c’est sûr que si on veut juste lire un conte de fées ou qu’on s’attend à y trouver quelque chose qui se lit aussi vite et facilement qu’un Harry Potter, ce pavé plein de descriptions peut destabiliser. Dans ce cas-là, mieux vaut lire l’excellent The Hobbit. Et puis si on trouve ça trop gentillet et qu’on veut du sang, des trahisons, de l’inceste, de la guerre, un dragon, et des morts, il reste le tout aussi bon The Children of Húrin : même l’espérance de vie des Stark est plus grande que celle de la famille de Húrin (les Atride gardent la palme d’or quand même).
Mon passage préféré reste la rencontre entre Merry et Pippin et l’Ent Treebeard :

Je vais vous appeler Merry et Pippin, si ça ne vous dérange pas – de bien jolis noms. Car je ne vais pas vous donner le mien, pas tout de suite, en tout cas. » Une expression étrange, mi-entendue, mi-amusée, parut dans ses yeux avec une étincelle verte. « D’abord, cela prendrait du temps : mon nom ne cesse de grandir, et j’ai vécu très, très longtemps ; ainsi, mon nom à moi est comme une histoire. Les noms véritables vous racontent l’histoire des choses auxquelles ils appartiennent, dans ma langue : le vieil entique, diriez-vous. Un parler charmant ; seulement, il faut beaucoup, beaucoup de temps pour dire quoi que ce soit en cette langue, car nous ne disons rien en cette langue qui ne vaille la peine d’être longuement dit et écouté.

Tolkien est passionné par les langues, et ça se voit particulièrement dans ce chapitre. Bergson disait que les langues collaient des étiquettes sur les objets, qu’elles simplifiaient, appauvrissaient et caricaturaient la réalité en la réduisant à des mots, en rangeant les objets dans des catégories générales et figées. Pour lui, le langage est avant tout un moyen de communiquer efficacement, il remplit une fonction vitale en permettant la coopération, mais il n’est pas un bon moyen d’expression. Il a d’abord une fonction sociale, permet à un groupe d’agir. L’entique, la langue des Ents, c’est l’inverse d’une langue telle que la critique Bergson. Elle raconte l’histoire qui se cache derrière chaque objet : un nom n’est pas juste une étiquette, il doit raconter une histoire et est par conséquent très long. En revanche, la langue des Ents est excessivement complexe, lente, et ne permet pas une communication efficace et une prise de décision rapide pour agir. Plus qu’un simple roman, The Lord of the Rings contient quelques belles réflexions philologiques, philosophiques, et religieuses (ça c’est sûr que Tolkien n’était pas athée, mais ça ne m’a pas dérangé une seule seconde pendant la lecture). Un bouquin très riche et sur les mille pages qui le composent, chacun a largement de quoi y trouver quelques réflexions inspirantes, sur les langues, la nature et l’industrialisation, et bien sûr sur le pouvoir et la mort.

J’ai seulement évoqué quelques-uns des nombreux points qui font que j’adore *The Lord of the Rings*. En tout cas je le conseille très fortement (en anglais c’est mieux, forcément, sinon je conseillerais plutôt Lauzon parce que la traduction de Ledoux… elle est sympa mais il y a des fautes, elle est peut-être trop littérale et elle fout en l’air tous les poèmes (je n’ai pas lu celle de Lauzon mais ceux qui ont essayé les deux ont l’air de la préférer)).

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