L'édition définitive du livre date de 1974. Celle initiale ayant paru en 1933, Gaxotte retravaille et complète son texte pendant quarante ans. Il meurt en 1982. Fayard réédite la version définitive du bouquin en 1997, les tirages précédents étant épuisés. C'est cette réédition que j'ai trouvée chez un bouquiniste et que j'ai lue une première fois, il y a huit, dix mois. Eh bien, je crois n'avoir jamais rencontré un travail d'impression aussi consciencieusement salopé par l'imprimeur ou ses employés. Le texte est émaillé de fautes typographiques. On trouve "sein" pour "sien" (p. 452), "Majeté" pour "Majesté" (p. 455), "La (pour : Le) Canada", "ont (pour : on) établit", "dilation" pour "dilatation" (de l'espace européen, p. 228), "bavette" pour "buvette" (p. 460), etc... sans parler de : "Mme Geoffrin habitait rue Saint-Honoré. Sur l'autre rive, vivait, rue Printesse (au lieu de : "Princesse"), un bourgeois, moins rirme ( pour "riche") mais aussi casanier, un de ces Parisiens qui ne sortent jamais de leur paroisse |...|" (p. 430) ou encore "Les Parlements culbutés, il était possible de reprendre la grande oeuvre des entreprises par Machault" (pour : "la grande oeuvre entreprise par Machault") ou pire : "(le tsar) Pierre III se hâtait de faire la paix avec Frédéric (II de Prusse) et de signer un traité d'alliance offensive pour lui faire rendre la Sibérie (au lieu de "la Silésie", p. 256-257)", etc. Il arrive même que la continuité du texte de Gaxotte soit brutalement rompue parce que toute une ligne typographique, transportée par erreur (?), figure cinq lignes plus haut qu'elle ne devrait (p. 71), et naturellement, cinq lignes plus bas, nouvelle rupture du fil du texte, là où la ligne typographique déplacée devait s'inscrire et manque. Bref, une réimpression absolument honteuse, pour ne pas dire un sabotage de ce qui est considéré comme le meilleur livre de l'historien et académicien français. J'ose espérer que depuis celle de 1997, une réimpression plus professionnelle lui ait rendu justice.
Quoi qu'il en soit, et bien que faite dans ces conditions médiocres, la lecture de son bouquin m'a incité ensuite à lire le Louis XV (paru en 1989) de Michel Antoine, dont j'ai fait un compte-rendu il y a quelques semaines https://www.senscritique.com/livre/Louis_XV/critique/244604798, puis deux autres biographies du même roi (celles de François Bluche et Jean-Christian Petitfils). Enfin, me sentant désormais mieux armé sur le sujet, j'ai relu intégralement et très attentivement Le Siècle de Louis XV de Gaxotte. Je l'ai fait avec admiration et une vraie gratitude (pour la qualité et le sérieux de son travail, les milliers d'heures de dépouillement et lecture de documents que cela implique, ainsi que pour l'apparente simplicité du style et son agrément).

Ce livre, que Gaxotte affirme avoir écrit "sans intention d'apologie ni de dénigrement", a posé les fondements de la réhabilitation de Louis XV, roi mort en 1774, puis vilipendé par l'opinion publique et les historiens pendant plus de 150 ans - en fait, jusque 1933 et la première édition du bouquin de Gaxotte. La réédition de 1997 est précédée d'une préface de Michel Antoine. Je ne résiste pas à l'envie de vous en citer un passage, parce que je suis en parfait accord avec ce qu'il écrit et que je ne pourrais dire mieux :

Une faveur aussi durable pour cet ouvrage tient à ses mérites de forme et de fond, Pierre Gaxotte n'ayant jamais dissocié le style du savoir.
Doué d'une intelligence merveilleuse de clarté et de rapidité, il avait un sens aigu de la synthèse servi par une plume qui, avec un instinct exceptionnel de concision, excellait, en quelques mots choisis avec une sûreté infaillible, à exposer une question en toute netteté, mais aussi avec les nuances nécessaires à sa parfaite compréhension. Il allait ainsi d'emblée au coeur de l'essentiel en conclusion des recherches et des lectures qu'il avait conduites avant de passer à la rédaction. Il n'était pas de ceux qui tiennent un jargon prétentieux pour caution du sérieux du discours, et sa phrase vive, parfois nerveuse et souvent teintée d'humour, était le témoignage d'une maîtrise approfondie du sujet traité. Peu d'historiens ont eu à un tel point le don et l'art d'initier leurs lecteurs à une connaissance du passé à la fois si vivante et si neuve qu'elle pouvait déclencher la soif d'en savoir encore plus et susciter des vocations de chercheurs.

Le Siècle de Louis XV fait, dans sa version définitive de 1974, 470 pages (hors index). Comme dit plus haut, c'est un livre riche, intéressant et d'une écriture si simple formulant une pensée si pointue que je l'ai relu deux fois en moins d'un an. On peut sans exagération admettre qu'il est à la base du Louis XV de Michel Antoine, biographie qui, elle, est considérée comme "un chef d'oeuvre d'érudition", formule que j'ai reprise dans la critique que je lui ai consacrée.
Le contenu du Michel Antoine étant, avec des précisions et des développements, dans le droit-fil de celui de Gaxotte, je ne vais pas ici répéter, sur Louis XV, son règne (1715-1774) et son siècle, ce que j'ai dit dans ma critique du Michel Antoine. Rappelons seulement qu'à la mort de ce roi, la France est agrandie, embellie, riche et forte ("à la veille d'effacer la honte du traité de Paris" qui sanctionnait en 1763 la fin de la calamiteuse Guerre de Sept ans et la perte de la plus grande partie de notre empire colonial de l'époque).

Je conclus en donnant la parole à Gaxotte (alors qu'il commente la mort du roi) :

Depuis vingt ans, la France ne souffrait que d'une crise politique. Décomposition de l'État, renaissance de la féodalité, abaissement de la couronne, révolte de la magistrature, qu'on l'appelle comme on voudra, mais on ne saurait retirer à Louis XV le mérite d'avoir compris le danger et le mérite plus grand de l'avoir vaincu.

Malheureusement, la variole l'emporte par surprise à 64 ans, sans que le temps ait pu consolider les réformes de son dernier gouvernement. Et son petit-fils et successeur Louis XVI est un jeune homme de dix-neuf ans, timide et inexpérimenté, qui fera le mauvais choix en matière de ministre principal (Maurepas, plutôt que Machault d'Arnouville). On connaît la suite.

Fleming
8
Écrit par

Le 30 août 2022

10 j'aime

15 commentaires

Le Siècle de Louis XV
Empiricus
7

Silence et splendeur

“ Pour sentir pleinement le charme de Versailles, il faut s’y attarder le soir, à l’heure où les façades encore chaudes retiennent les derniers rayons du jour. Avant de laisser la brume l'envelopper,...

il y a 3 ans

2 j'aime

Le Sommet des dieux
Fleming
7

Avec la neige pour tout linceul

J'ignore à peu près tout des mangas. Je n'aime généralement pas les films d'animation, les dessins retirant, selon mon ressenti, de la vérité au déroulement filmé de l'histoire qu'on regarde. Et je...

il y a 1 an

34 j'aime

19

Été 85
Fleming
7
Été 85

Une histoire d'amour complètement idéalisée

C'est ce que raconte ce très joli Été 85. Il faut dire qu'un premier amour, surtout vécu à seize ans, est souvent idéalisé. Et cette rencontre amoureuse, cette histoire d'amour nous est racontée du...

il y a 2 ans

30 j'aime

8

BAC Nord
Fleming
6
BAC Nord

Pour les deux premiers tiers

Les deux premiers tiers du film sont bons, voire très bons, en tout cas de mon point de vue. J'ai trouvé ça intéressant à regarder et à suivre. Et même passionnant. Est-ce outrancier ? Je ne connais...

il y a 1 an

29 j'aime

18