Intègre Graal ?

Avis sur Le Trône de fer – L'Intégrale, tome 1

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Contrairement à beaucoup d’autres, cette critique se concentrera sur l’Intégrale 1 de Game of Thrones, soit les deux premiers tomes de l’œuvre de GRR Martin, et uniquement ceux-ci.

Dire que j’avais jusqu’à présent échappé au phénomène GoT ne serait pas tout à fait vrai : si je n’avais effectivement encore touché aucun livre ni lancé un seul épisode de la série TV, difficile pour autant de totalement esquiver le phénomène : ne serait-ce que sur SC, au travail ou en cours, tout le monde ne parle que de ça lors de la diffusion d’une saison. Les livres, eux, font moins de grabuge (comme toujours), mais ne m’en intéressaient pas moins. Et il aura fallu qu’on m’offre la saison 1 de la série et qu’on me prête les trois premières intégrales (dont je n’ai donc lu que la première pour le moment) pour que je rentre à mon tour dans le rang mainstream des initiés. Au vu de la taille titanesque de l’œuvre littéraire, certains m’ont interrogé : la série étant très bonne, pourquoi vouloir les lire ? Pour faire simple, une très bonne adaptation ne dispense selon moi nullement de découvrir l’œuvre originelle : ce n’est pas parce que l’on a vu la trilogie du Seigneur des Anneaux de Jackson qu’il faut se dispenser de découvrir la version originelle de Tolkien, qui diffère finalement par bien des aspects. Et puis, c’est une saga littéraire que l’auteur a d’abord écrit, et non une série télévisuelle. Aussi voulais-je tout simplement découvrir l’œuvre de base avant son adaptation, qui aura attendu une décennie avant de poindre le bout de son nez.

Game of Thrones, c’est avant tout un univers. Un univers titanesque, très largement inspiré de celui mis en place par Tolkien, tout en s’en différenciant sans trop de mal. Ici, point de d’elfes ni de nains, mais seulement des hommes. Mais des hommes de différentes races, de différentes régions, de différentes cultures. L’univers bâtit par GRR Martin se différencie de son modèle et puise sa force dans son absence de limite géographique connue – du moins pour le moment. La carte en fin de volume permet de se repérer dans le Royaume des Sept Couronnes, mais la région Dothrak n’y est pas représentée, quand bien même c’est ici que se déroule toute l’intrigue de Daenerys. Idem pour les Cités Libres ou même le Grand Nord, bien que l’absence de données connues par les habitants puisse expliquer cette absence.

Un univers donc, et des personnages. Pour les découvrir, la technique est simple mais astucieuse et efficace : le narrateur – bien que toujours omniscient – suivra tour à tour chacun des personnages principaux de l’aventure. Et à ce titre, les 100 premières pages sont d’une lourdeur sans nom, et leur lecture extrêmement pénible : l’auteur multiplie les détails sur l’univers ET sur les personnages, quand bien même le lecteur ne les connait pas encore. Il s’embrouille alors, et ne peut s’attacher ni auxdits personnages, ni au livre lui-même. Heureusement, passé ce laborieux début, les premières intrigues se mettent en place, et l’on s’habitue aux différents rôles, qu’on prend alors grand plaisir à suivre. Mais cela n’excuse en rien ce début extrêmement maladroit, qui pourra en rebuter plus d’un, et à juste titre, le surplus de détail étant en sus inutile : n’est pas Tolkien qui veut, et balancer des tonnes de nom à la suite, d’aucun signifiant quelque chose pour le lecteur, n’a jamais étoffé un univers. Pour parfaire cette sensation de surplus inutile, chaque personnage possède au moins un prénom, un nom, un surnom amico-familial et un surnom officiel. Pour se perdre au début du bouquin, c’est royal ; mais c’est également un défaut qui se répètera tout au long du livre. Car oui, on assimilera assez vite Jaime Lannister au régicide, Eddard Stark aka Ned au Seigneur de Winterfell et époux de Catelyne Tully, ou même Cendor Clegane au limier, aka le Chien de Joffrey Lannister et le frère de la Montagne Gregor. Mais qui peut se targuer d’avoir suivi l’affrontement au sein du khal de Drogho, entre ses sang-coureurs et le khal de Daenerys ? Entre les noms et surnoms des acteurs en présence, personnages qu’on aura vu deux fois maximum dans le bouquin (voire zéro) avant que sonnent leur fin, impossible de ne pas s’entremêler l’esprit. Et si des fois ce n’est pas bien grave, au cœur d’une bataille il est plus dérangeant de ne pas comprendre qui meurt, qui tue et qui survit.

Mais assez parlé du début chaotique qui, finalement, ne pèse qu’un huitième de cette épopée. Car une fois les personnages et différentes familles assimilées, une fois le Royaume des Sept Couronnes connu, les affaires du royaume requerront toute notre attention, et malgré nous toute notre implication. On s’attachera à Ned, détestera Cersei, mais on se prendra également d’affection pour des personnages bien plus ambigus, comme Tyrion ou Jon. Le seul personnage qui m’aura longtemps laissé froid est celui de Daenerys, qui ne revêt finalement une importance qu’à la toute fin du Donjon Rouge.

Si la plupart des personnages principaux sont travaillés, je regrette en revanche un certain manichéisme et stéréotypage général au sein de l’œuvre : les Lannister sont épris de pouvoir et son donc méchants, les Stark sont nobles et valeureux et donc gentils. La petite Sansa innocente va se faire embringuer par les méchants Lannister, sa sœur est une sauvageonne rebelle gentille et maline, Jon un bâtard qui se veut noble et tente de prouver sa valeur, etc. Cela n’est globalement pas dérangeant, car la grande force de GRR Martin est d’arriver à créer des situations inédites avec une panoplie de personnage majoritairement déjà vus, et surtout d’arriver à toujours nous surprendre. Ses personnages sont des fois clichés ? Qu’à cela ne tienne, l’aventure ne l’est pas, et cette opposition œuvre à accentuer la surprise et l’émotion ou l’horreur que dégagent certaines scènes. La galerie de personnages est donc en ce sens réellement pertinente. En revanche, là où ça me dérange plus, c’est lorsque leurs faits et gestes sortent de leurs objectifs pour rejoindre le cliché. Typiquement, quand les Lannister partent en guerre, ils brûlent les champs, enfument les paysans dans les églises et pendent les aubergistes. Pourquoi ? Car ils sont méchants. Ces gens ne leur ont rien fait, ne font pas partie de leurs plans ni objectifs. Mais ils les tuent, car ils sont méchants. C’est d’ailleurs à ce moment que je me suis rendu compte du grand stéréotypage dont je parlais plus haut. Preuve qu’il est usuellement habilement camouflé.

Le dernier et plus gros soucis de GoT reste à mon sens son rythme : un chapitre / un personnage est une super idée, d’autant plus géniale lorsque les points de vue varient au sein d’une même intrigue : le père, la fille, l’ennemi… Sauf que cette idée, qui confère au livre une bonne partie de ce qui le rend passionnant, est aussi son démon. Cela m’avait déjà frappé dans le tome 1, où les passages avec Daenerys (heureusement peu nombreux) me gavaient royalement : même si je me doutais bien de son importance pour la suite de l’œuvre au sens général, qu’avais-je à faire de ses pérégrinations, quand bien même elle ne fait même pas partie du royaume où se déroulent 90% des évènements du livre ?
Le second tome en souffre encore plus : passionnant de bout en bout, il accuse un énorme flottement en son milieu. Alors que la tension est à son comble pour Ned, Sansa, Arya, Jon ou encore Tyrion, l’auteur décide de briser complètement cette harmonie palpitante avec un chapitre sur Daenerys. Soit, j’ai l’habitude. Mais s’enchaîne un chapitre peu intéressant sur Bran (d’ailleurs la facilité scénaristique de ce personnage dans le premier tome est effarante (#amnésie), et lui a probablement retiré son intérêt pour un bon bout de temps), puis un sur Robb, indispensable pour la suite mais diablement ennuyeux sur le moment. Bref, alors qu’une fin de chapitre nous aura laissé avec Jon dans la chambre de Mormont, le souffle coupé, il faut attendre 150 pages pour savoir ce qu’il s’y passe ensuite ! Exaspérant, et lorsqu’on est de retour avec Jon, on a eu le temps de reprendre notre souffle : la tension est retombée, et on n’est plus du tout à fond dans ses péripéties, bien que GRR Martin sache heureusement raviver assez vite l’intérêt enfoui sous ses personnages.

Comme vous pouvez le voir, cette première intégrale n’est nullement dénuée de défauts, bien au contraire. Certains sont même assez éreintants à la longue, notamment les auto-sabotages au niveau du rythme. Mais malgré cela – et c’est là une des grandes forces du récit – GoT arrive à être globalement passionnant. Le récit arrive constamment à surprendre, et l’ampleur de l’univers ne semble pour le moment pas avoir de limites : GRR Martin s’est lancé dans quelque chose d’énorme, et cette première épopée suffit amplement à s’en rendre compte. Mais, en conséquence, de très nombreuses intrigues sont en cours, des intrigues qui augurent d’une suite trépidante, mais une suite qui porte en réalité sur ses épaules un lourd fardeau : elle doit nous convaincre de l’intérêt de toutes ces histoires entremêlées, nous convaincre que l’auteur va quelque part, et qu’il sait où, afin que ce gigantesque imbroglio de fantaisie rime in fine à quelque chose.

Car les cent dernières pages nous font parfaitement réaliser qu’en deux tomes, il ne s'est quasiment rien passé : des armées se sont battues, des héros et des vilains sont morts, des rois ont vécu et péri. Mais la menace esquissée dans le prologue du tome 1 commence finalement seulement à entrer en jeu. Des pièces se sont avancées sur l’échiquier, mais un échiquier tellement gargantuesque qu’il est pour le moment impossible d’en déceler les rebords, les tenants et aboutissants. Et si le mouvement de chacun des pièces sur les dalles marbrées nous fait retenir notre souffle, nous passionne et nous transporte, nous n’avons finalement encore aucune idée de la teneur de la partie qui se joue réellement devant nos yeux.

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