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Avis sur Le Zéro et l'Infini

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[Cette critique consiste essentiellement en une lecture politique de l’œuvre, lecture qui conteste le propos de Koestler lorsque celui-ci cherche à nous dire "quelque chose" (du communisme, de la révolution mais aussi de Marx, peut-être de Hegel...). Cette critique féroce de Koestler est jugée ici abstraite, figée à travers des oppositions faussement dialectiques.]

Roubachov le sait : il a tort. C'est lui le « Je », cette fiction grammaticale pour reprendre la terminologie dont il usait avec ses camarades. Le subjectif n'existe pas, il n'existe que ce qui est objectif, c'est-à-dire l'Histoire. C'est elle qui distribue les cartes et son incarnation s'appelle le Parti. La psychologie, l'individu romantique, tout ça n'est pas ; ce qui est c'est la science, l'action humaine n'échappe pas à la causalité scientifique. La conscience ? Voilà une autre fiction, la conscience de classe prolétarienne elle-même n'est que le jouet de l'Histoire qu'il s'agit de savoir manier. Telle est la dialectique communiste pour Koestler (nous/je, subjectif/objectif, Individu/histoire...) où « tout ce qui est réel est rationnel » est le maître mot, où l'Histoire devient ce nouveau Dieu, cet « opium du peuple », où le scientisme écrase la praxis, où le Grand soir annoncé s'est révélé être le plus monstrueux des totalitarismes.

C'est aussi là que le bât blesse. Oui c'est un roman, oui le rêve communiste s'est transformé en cauchemar, oui un nouveau Dieu a été adoré, oui la seule dialectique qui a existé a été mise sous le boisseau par un capitalisme bureaucratique. Reste que parfois, cette grande terreur qu'a été cette idée d'une humanité (presque) réconciliée, est peinte par Koestler comme une fatalité. Grossièrement, « telle est l'application de la philosophie hégéliano-marxiste », « voilà ce qu'est la révolution, sinon l'idée révolutionnaire ». Cette critique m'est inspirée par le fait que Koestler fasse explicitement référence à Hegel et à Marx, et que ses approximations impliquent un abandon définitif de "l'idée" communiste, toute lumière est écartée, écrasée par la terreur, l'obscur, la ténèbre. Or, cette dialectique n'est pas celle d'Hegel (ni même celle remise sur ses pieds par Marx), de la ténèbre procède la lumière et de celle-ci participe la ténèbre. C'est le négatif qui travaille au sein même de la chose qui refuse l'abstraction que constituent les oppositions de la science entre sujet/objet, blanc/noir. Le moteur de la dialectique, c'est le négatif qui permet aux choses de gagner en déterminations, de déjouer l'abstraction de la chose prise isolément. Il en va de même pour « la ruse de la raison » ou la chouette de Minerve, références évidentes de Koestler. La ruse de la raison n'est pas l'individu qui se trompe et qui se trouve corrigée par l'Histoire, qui ne fait pas erreur.

Autrement dit, si Le zéro et l'infini peut être lu comme un témoignage d'un voyage en URSS (probablement assez pertinent), il ne peut peut pas discréditer l'idée communiste ou l'action révolutionnaire (Koestler aurait-il eu ce vicieux projet ?) ni participer à la rhétorique du marxisme foncièrement totalitaire. Oui, Hegel clôt son système avec l'absolu qui finit par écraser le particulier (et encore...) ; oui, Marx achève son œuvre en affirmant que les lois économiques sont inéluctables et que le prolétariat n'est finalement que son jouet. MAIS Hegel est le plus grand fossoyeur des oppositions abstraites de la science, la ruse de la raison est la participation (malgré lui) de l'individu au Tout, Marx n'a cessé de dénoncé l'idéologie et les nouveaux fétiches (marchandise, argent), a longtemps affirmé la nécessité de la conscience prolétarienne (constitution en classe « pour soi »), a affirmé qu'il n'y avait pas de théorie sans praxis.

Pour autant, il s'agit d'un grand roman, où, de fait, la narration intelligente s'appuie sur des personnages consistants et où le tableau se peint dans notre esprit, dominé par une teinte très sombre. Roubachov découvre son individualité, mais ne peut achever ce retour sur soi qu'au prix de désavouer toute son action passée, il préfère continuer à croire en l'Histoire, acceptant l'accusation de trahison. Gletkin est cette machine bureaucratique, pure création du système communiste, symbole du triomphe du matérialisme vulgaire sur la moindre once de culture ; quant au voisin de cellule de Roubatchov, il communiquera un peu de lui, beaucoup de l'Histoire en tapant sur les murs de la prison. L'atmosphère est froide, angoissante, on n'échappe pas à la terreur, à la fragilité du discours, on séjourne auprès de Roubatchov lors de ses interrogatoires, nous sommes éblouis par la foutue lumière éblouissante de Gletkin, épuisés et vaincus d'avance.

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