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La tête la première dans les horreurs du nazisme

Prendre la Seconde Guerre mondiale du côté des perdants, et la raconter à travers les yeux de l'Obersturmbannführer-SS Max Aue, pris à la fois dans la guerre et dans les rouages complexes et dangereux de l'appareil SS, voilà le parti pris de Jonathan Littell. Le début du roman nous invite à faire un choix, lire ou non, et plonger dans un récit que le narrateur-personnage nous livre sans aucune concession, avec tout son cortège d'horreurs, de crimes, de souffrance, mais aussi dans des aspects bien plus marginaux, la réflexion idéologique sur la Judenfrage, les tests et mises en place de l'Aktion, et le flux et reflux du front allemand sur l'Est, avec les têtes qui tombent et les cadavres qui s'empilent.

Ce qui frappe dans ce pavé de près de 900 pages, c'est tout d'abord la puissance d'écriture. Malgré des moments de pauses parfois longs, on prend de nombreuses claques devant les descriptions des horreurs de la guerre, ou bien, moins cruellement, devant les atmosphères tranchées, entre enfer boueux ukrainien et tranquillité de la Crimée. Ces atmosphères tranchées, ces ruptures sont amenées par les chapitres, qui portent le nom des différentes danses d'une suite baroque, comme aurait pu l'écrire Bach, l'un des compositeurs qui alimente le plus les discussions musicales de notre personnage. Car il s'agit aussi du récit d'une vie, où tout n'est pas guerre, surtout pour un officier de la SD, le service de renseignements de la SS, qui circule dans les zones arrières, au gré de ses rapports plus ou moins cordiaux avec ses supérieurs. Et c'est grâce à ce talent de la rupture que l'auteur parvient, au final, à nous livrer une peinture absolument stupéfiante de ce que pouvait être une vie d'officier nazi pendant la guerre.
Puissance d'écriture mais aussi de la documentation, absolument phénoménale, que ce soit à propos de l'appareil SS, dont les rouages, démontés un à un grâce à la prise de grade du narrateur, permet de comprendre l'énorme machine, Etat dans l'Etat, qui tente de conserver jalousement ses prérogatives et de réaliser le programme idéologique tracé par Himmler et consorts. Les luttes avec Speer, la figure, lointaine et grossière (à l'exagération) de Hitler, tout les grands dignitaires nazis y passent, et sont peu souvent vus avec bienveillance par le narrateur, qui suit un peu l'avis de la vieille noblesse prussienne sur ce point, sans suivre leur traditionalisme. L'érudition est surtout impressionnante dans la partie traitant de la question juive, et des discussions absolument fantastiques que Max a avec plusieurs professeurs et fonctionnaires durant son passage au Caucase, où il faut déterminer le degré de juiverie des différents clans de la région. Cette érudition montre un aspect ignoré de la guerre, mais, grâce au recul très judicieux (pour nous ?) adopté par le narrateur quant aux dérives et aux mauvais présupposés engagés par les différents théoriciens. C'est un peu dommage d'ailleurs, car Max a finalement une pensée très raisonnable, justifiée par sa grande culture philosophique et littéraire, très éloignée de l'idéologie nazie, et diamétralement opposée à l'exubérance de sa personnalité.
Et puissance d'écriture qui se surpasse dans les moments d'horreurs abordés sans aucune concession, que ce soit le nettoyage des Juifs, l'horreur de la vie dans la poche de Stalingrad ou la paranoïa généralisée du Berlin de 1944-1945, qui s'efforce de vivre malgré le pilonnage par les aviations alliées de ses immeubles. Les peintures pleines de sang, de cervelle projetée, de coliques à répétition, et autres joyeusetés nous prend véritablement à la gorge. Et à la fin de ces passages, quand on a lu, on se rappelle de l'avertissement du début. Nous sommes témoins des mêmes horreurs de Max, parfois aussi impuissant que lui face à la fureur ou aux pulsions criminelles de certains de ces collègues. Et en découle la question, qu'aurions-nous fait ? Puisque malgré son originalité, le livre en revient à la même question, posée des milliers de fois, qu'aurions-nous fait à leur place, aurions-nous pu porter le même regard dégoûté et nous désolidariser du mouvement ?

C'est peut-être aussi là que le livre se montre problématique. Max Aue, présenté comme un homme normal, banal (à l'image de ce qu'Arendt voyait dans Eichmann, un personnage que l'on retrouve de nombreuses fois sur la route du narrateur), est finalement un être humain assez exceptionnel. Peut-être pas par sa position dans la hiérarchie, même s'il appartient au final aux cercles de décision de l'appareil SS, mais surtout au niveau psychologique. La personnalité de Max est débordante, à la fois névrosé, maladif, homosexuel frustré de ne pouvoir satisfaire ses pulsions incestueuses avec sa soeur, rancunier envers sa mère, qu'il accuse d'avoir abandonné - voire tué - son père. Il est tout sauf un homme normal, père de famille, heureux en ménage et qui va travailler tous les jours, prend des décisions difficiles parfois, mais n'est pas un monstre. Max n'est pas un monstre, mais a quand même une vie très compliquée, trop compliquée pourrait-on dire, pour un seul homme. Potentiel matricide, sa dernière action, qui est de tuer son meilleur ami, est aussi inattendue que superflue.
L'autre aspect gênant de cette oeuvre qui se veut totale, et qui ne cache donc rien, est la présence très forte des éléments crus, qu'ils concernent les crimes de guerre ou contre les juifs, les pulsions sexuelles ou les problèmes de santé du narrateur ou de ses acolytes. Ainsi, l'avant dernier chapitre, "Air", est une gigantesque orgie d'autoérotisme, où les pulsions sexuelles et incestueuses de Max ressortent à la faveur de son séjour dans la maison vide de sa soeur. Ce passage, très dérangeant, avec la sensation persistante d'être à demi-endormi, est de ces moments de rupture qui versent dans l'excessif. On retrouve ces travers dans des descriptions sanguinaires, brutalement réalistes, et dont l'effet de répétition fait croire à un attrait de la violence, une attirance perverse vers elle. Est-ce un effet voulu ou un emportement de l'écrivain ? En tout cas cela laisse une impression de malaise, voire de dégoût très fort.

Au final, les Bienveillantes, projet d'une ambition gigantesque, maîtrisé de bout en bout, constitue une oeuvre d'une très rare puissance et d'une érudition impressionnante, et nous plonge tête la première dans les horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Mais plutôt que d'y plonger volontairement, comme nous y invite le narrateur, on a parfois l'impression que Max nous tiens la nuque, au ras du sang et de la réalité horrible de la guerre et de ses propres tares, soit pour nous compromettre, ou pour nous renvoyer à notre propre monstruosité. Ce sentiment forcé est peut-être la rançon du parti pris de la narration à la première personne, et de la personnalité étouffante du personnage principal.
Hirondelle
8
Écrit par

il y a 8 ans

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Kalimera
8

Critique de Les Bienveillantes par Kalimera

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il y a 10 ans

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