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Les Deux Étendards par Chatov

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!!!!!!-L'intrigue est intégralement dévoilée ici-!!!!!!

Voilà un sacré morceau de la littérature française, de plus de 1300 pages, pour certains un chef-d’œuvre. Soyez certain qu’on n’en entendra pas parler à l’école. L’Université s’en préoccupe-t-elle davantage ? Pas sûr… à cause de cet auteur : trop sulfureux...il semblerait que ses engagements politiques, exposés dans d’autres ouvrages, mais pas celui-ci, ouvertement apolitique (voir le dégoût que son évocation provoque sur les personnages principaux), suffisent à l’exclure du domaine de la recherche : pour notre élite intellectuelle, les Deux Étendards ne semblent pas exister… d’un autre temps, l’élite était d’une autre trempe (Mitterrand ; on ne rappelle pas sa phrase sur ce livre). Pourtant, on a bien affaire à une attaque en règle contre le catholicisme, notamment de son clergé… déjà cause d’arrière-garde dans l’après guerre, le tir à vue sur les curés parvient pourtant toujours à satisfaire les néo-cul-bénis de l’auto-flagellation repentante au regard de l’Histoire.

Sans pouvoir éviter de dévoiler l’intrigue, ce que commet sans vergogne, et sans avertissement le quatrième de couverture de l’édition Gallimard, l’histoire est celle d’un trio : Michel, Anne-Marie, et Régis. Anne-Marie va être tiraillée entre les deux étendards : celui de Michel, l’agnostique furieusement anti-clérical, voire anti catholique, et celui de Régis, qui se destine au jésuitisme.

C’est en réalité beaucoup plus compliqué que cela. Le personnage principal, Michel, dégoûté par sa sombre éducation encadrée par le catholicisme, mais illuminée par l’art (musique, peinture, littérature), monte assez vite à Paris, où, après avoir mené une vie de dandy qui le marquera pour toujours, finit par tout remettre en question, en retrouvant son petit cousin Régis, individu qu’il avait jusque-là méprisé, mais qui forme désormais, avec Anne-Marie, un couple mystique, objet d’adoration par Michel, dont on sait dès le départ qu’il tombe fou amoureux d’Anne-Marie. Cependant, en raison de l’inaccessibilité de cette dernière, qu’il croit trop avancée dans la foi, et trop soudée à Régis, il décide d’adorer le couple.

C’est donc dans un premier temps Michel, qui dans un premier temps, est tiraillé entre les deux étendards : celui de sa personnalité, de son engagement, et de son ami Guillaume d’un côté, agnostique et anti-clérical, vouant son existence à l’art et à l’esprit, et celui des deux amants de l’autre, mystique, contemplatif, religieux.

Cette idolâtrie du couple le conduira à de lourds sacrifices : son amitié avec Guillaume, son existence de Dandy, et surtout Paris, qu’il quitte pour retourner vivre à Lyon une existence proche du misérable. C’est alors que Michel se plonge à corps perdu dans l’étude de la théologie, tentant d’approcher le Régis et Anne-Marie par tous moyens, notamment spirituels.

  • Un roman trop long ?

C’est une partie extrêmement longue du roman… est-ce vraiment un défaut ? Je ne sais pas, l’avantage étant la description minutieusement progressive de l’attitude des personnages, et ce dans chacune des parties du roman, dont c’est l’une des forces.
D’un autre côté, j’ai souvent ressenti l’envie d’être transporté 500 pages plus loin (mais il serait dommage de se priver des savoureuses coquilles et innombrables coquilles de l’édition, qui m’ont beaucoup amusée), notamment au cours des tentatives de conversion de Michel, sachant très bien, ayant lu la quatrième de couverture, par quoi s’achèveraient ces tribulations. Je dois aussi avouer qu’une fois lue la dernière page, j’étais soulagé d’avoir achevé ce livre, et de pouvoir passer à autre chose. Et pourtant… au cours de cette période, la lecture m’avait happé, tant le trio semblait réel, leur psychologie profonde, leurs actes forts, leurs préoccupations élevées (une lecture qu’on peut sans exagération, pour une fois, qualifier d’évasion, une évasion de la fadeur bureaucratico-technologique contemporaine). Tout cela pour dire que ce genre de lecture occupe l’esprit, même en dehors des heures de lecture : avec la finesse psychologie des personnages, on vit leurs débats intérieurs avec eux.

  • Un roman antichrétien ?

A priori, oui, sans nuance. Michel, après s’être jeté corps et âme dans l’étude de la théologie, finit par la juger vaine, et, retourne à son jugement premier, qui était celui de Nietzsche : le catholicisme est une négation de la vie. A partir de là, il s’agira dans un premier temps de sauver le couple qui, toujours d’après Michel, tirait sa beauté non pas de leur pratique religieuse, mais au contraire de ce qu’il y avait de plus naturel dans leur relation. Michel retourne sa vaste culture théologique contre le catholicisme, pour le placer face à ses contradictions (à noter l’importante érudition de l’auteur sur le sujet).

Pourtant, d’un autre côté, il est parfois difficile de déterminer quelle est la cible de Michel. Est-ce le christianisme dans son ensemble ? Pourtant, son jugement, un peu comme celui de son maître Nietzsche, est parfois plus nuancé : une forme de christianisme semble tolérable, admirable ; ce christianisme des origines, avant qu’il ne soit abâtardi par le clergé catholique.
Ce clergé catholique serait donc sa véritable cible. Pas le clergé seul, mais aussi le catholicisme, le dogme ayant été construit par les clercs.

D’autre part, la conclusion de l’ouvrage laisse pensif : Régis, au terme de sa confrontation avec Michel, se tourne vers lui pour lui asséner l’ultime phrase du roman, du genre « au moins, moi, je lui ai laissé un souvenir lumineux ». C’est donc que le catholicisme, inséparable du personnage de Régis, est susceptible de positif, contrairement au sombre agnosticisme de Michel, tout juste bon pour détruire, incapable de construire quelque chose de collectif. Un contraste entre deux conceptions du monde qui se retrouve dans les personnages qui les campent : Régis, calme, semble chercher la paix avec son passé , par contraste avec un Michel hargneux, penchant vers la rumination et l’autodestruction, promis à un avenir sans éclat.

Pour œuvre dont l’auteur a dit qu’il en avait fini avec la question chrétienne, la conclusion paraît vraiment amère.

  • Lequel des deux étendards ?

Pour aller plus loin dans l’intrigue, Michel finit par comprendre qu’il ne pourra jamais adhérer aux principes du catholicisme. En même temps, on le surprend de plus en plus fréquemment à se substituer en pensée à Régis : voulant d’abord sauver le couple de l’abaissement dans lequel les plonge la foi, il limite ensuite son entreprise à Anne-Marie. Petit à petit (c’est là que la longueur du livre devient son atout), Anne-Marie s’agace du radicalisme de Régis, et se tourne lentement vers Michel, qui finit par rafler la mise, puis la perd, celle-ci tournant à la débauche absolue, avant d’esquisser un retour, que personnellement, j’estime sans suite, vers Régis. Grand questionnement tiré de la confrontation finale entre Régis et Michel : lequel est responsable ? Régis, par son radicalisme religieux, l’aurait propulsée, par retour de bâton, dans la direction « opposée » (Régis, pourtant, malgré son ascétisme affiché, est bien une créature sensuelle, un peu du genre de celles que certains ont reconnu chez Saint Augustin. Michel, directement, l’aurait débauchée. Mais il y a un troisième personnage, cette jeune fille qui l’avait déjà débauchée lors de ses quatorze ans, sa réaction ascétique apparaissant alors comme un premier retour de bâton, comme pour l’oublier et s’en faire pardonner. À mon avis, personne n’est responsable : la fille avait déjà la dépravation en elle ; d’où le fait qu’elle ait cédé si jeune. Après Michel, elle aura simplement su donner cohérence à son indécision, son relativisme moral, son côté « hors du temps », autant de traits que confirmeront son goût, incompris par Michel, pour la vie qu’ils mènent à Constantinople, et le rejet final de Michel, qui souhaite se l’attacher à vie, attitude qu’elle juge trop bassement bourgeoise ; pour le coup, il avait trouvé son maître. Elle était probablement trop supérieure pour qu’on puisse se l’attacher (trop libre ? Trop détachée?).

  • Les personnages : attachants ?

Assurément, les Deux Étendards puise une grande partie de sa force dans ses personnages. La psychologie des personnages est d’une extrême profondeur : normal quand on connaît les modèles du personnage principal, et donc de l’auteur : Dostoïevski, Proust, Gide, notamment.
À travers la rédaction des journaux de ses personnages, de leurs conversations, et de la description purement externe de leurs pensées, met à nu leurs moindres états d’âme, tout en laissant une large part de suspense, qui plonge le lecteur dans l’exaltation des spéculations quant aux motivations de ceux-ci.

C’est Michel qui fait l’objet de cet examen détaillé. Mais on s’amuse à se demander, derrière les motifs avancés par celui-ci, si ces actions n’ont pas plutôt une autre motivation ; on pense bien sûr à sa tentative de conversion, dont on soupçonne qu’elle est un prétexte plus ou moins conscient pour se rapprocher d’Anne-Marie. Pareil, au fond, pour sa relation avec Régis : son admiration pour cet individu qu’il méprisait auparavant doucement n’est-elle pas au fond un prétexte pour se rapprocher d’Anne-Marie ?

Pour les deux autres membres du trio, le procédé est différent : pas de journaux ou de description de leurs pensées : on ne sait de leurs pensées que ce qu’ils en disent à Michel, et ce que celui-ci suppose de celles-ci. La lecture du roman s’accompagne donc des interrogations, suppositions, hypothèses constantes du lecteur, qui accompagnent celles de Michel, quant aux pensées réelles de Régis (sait-il ? A-t-il conscience de sa relative hypocrisie ? Essaie-t-il d’évincer Michel?), et surtout d’Anne-Marie (A-t-elle connaissance de l’attirance de Michel ? Est-elle attirée par Michel ? Est-elle prête à sacrifier toute la potentialité de sa fraîcheur à l’hypothèse de Dieu, entre les murs malsains d’un couvent?).

Pour autant, cette pénétration psychologie exceptionnelle est dangereuse. D’un côté, elle permet de construire des personnages nuancés, profonds, complexes. D’un autre côté, elle me semble constituer un frein à toute identification aux personnages. Forcément, plus les caractères des personnages sont précis, plus il y a de chances que le lecteur, y trouve une discordance avec sa propre personnalité, qui se pose en obstacle à son identification. De fait, peu de personnes, je pense (et la lecture d’autres critiques du site ont confirmé mon propos), se sentiront proche de ces trois arrogants bourgeois anti-bourgeois.

Pourtant, malgré ces freins à l’identification du lecteur, l’attachement est là. L’extrême intimité du lecteur avec ces personnages, peut-être, suffit à lier cet attachement. Une critique du site disait que les préoccupations du trio étaient trop hautement intellectuelles, spirituelles, pour n’être pas ramenées par contre-coup à des relations triviales. C’est à mon avis très juste : la spéculation intellectuelle n’est qu’un verni bourgeois, dandyesque, à des relations communes, vulgaires, universelles ; au fond, c’est un triangle amoureux.
C’est peut-être cette universalité fondamentale du récit qui fait notre attachement ? Difficile à dire.
À moins que ce ne soit, ce qui d’ailleurs est lié à cette universalité, le réalisme de ces relations ; bien qu’en partie antipathique, les personnages, par le réalisme de leurs actions et réactions, nous seraient d’une proximité rarement vue ailleurs. On n’agit pas en logiciens, disait à peu près Michel après avoir refusé, à mon grand énervement (à noter l’état terrible dans lequel m’avait mis sa décision), d’aller à Paris prendre une place prestigieuse, pour rester près d’Anne-Marie, dans sa pauvreté.

Exemple de réalisme : Anne-Marie. La petite princesse aurait dû s’attirer, à cause de l’écart culturel qui la sépare des deux jeunes hommes, leur mépris. Mais au fond, sa beauté lui permettait tout, y compris un mépris envers la culture de Michel, que celui-ci n’aurait probablement toléré provenant de qui que ce soit d’autre. Et on suit donc, plus ou moins consternés, ou désolés, le pauvre Michel essuyer avec bonne humeur les sarcasmes de F, qui ne cherche pas à comprendre, qui en refuse l’effort, ne connaît et ne tolère que son point de vue. Des points de mépris de Michel se font d’ailleurs sentir, au moment où, agacé par la sensualité ostentatoire de l’hermétique couple, il se demande s’il n’est pas de trop : on le voit, son sentiment aveuglant, provisoirement anéanti par le désespoir, lui permet de descendre temporairement Anne-Marie de son piédestal, et de la juger à la hauteur de tout autre être humain (il la traite intérieurement d’imbécile, soulignant qu’elle ne comprend pas tout).

On est pris dans ces relations comme on le serait en écoutant des ragots de concierge. On espère que ce décadent de Michel fera bientôt cocu cet insupportable Régis, pourri d’orgueil, sûr de lui. On tire de cette attente un plaisir révolutionnaire ; le grand soir.
J’avais détesté la pédanterie grossière de Régis, qui avait dit : « le Boul’Mich’ ». Malheureusement, Michel finit aussi par employer la funeste expression.

  • Un roman bourgeois

On a affaire, à mon avis, à l’archétype même de ce que j’appelle le roman bourgeois.

Les personnages principaux sont tous issus, en gros, du même milieu social ; le prolétariat n’existe qu’à la marge, comme témoin des aventures du trio, et cible des morsures de celui-ci.

La profondeur de l’exploration psychologique est typique de ces romans, que certains qualifient de nombriliste, et qui occultent toute dimension politique, toute interaction entre classes. Ou presque, car cette bourgeoisie marginalisée, par contre, s’entend parfaitement avec l’allié de classe naturel : le lumpenprolétariat.

Les interactions extérieures, quand elles ne sont pas bourgeoises, se font avec des prostituées ou des voyous, ces derniers attirant même la sympathie de Michel, qui va d’ailleurs se laisser tenter par le larcin : perméabilité entre les deux classes, Michel est la paroi très poreuse qui les sépare. Ce petit bourgeois marginalisé, exprimant son respect, voire sa fascination, pour le milieu de la délinquance, incarne ainsi le sentiment d’une classe dont notre époque fourmille d’exemples.
Cette fascination se trouve complétée par le mépris le plus vif pour la masse et son labeur, autre point de convergence entre la bourgeoisie (tout particulièrement les élites culturelles) et le sous-prolétariat.

Mais ce caractère bourgeois est-il un défaut ? Je ne crois pas : c’est un genre d’une profondeur passionnante.

  • L’art

     :

L’art est omniprésent dans les Deux Étendards. Toujours intéressant de lire ce que pensent, conseillent, aiment, des personnes plus renseignées que vous.
Rebatet rend le tout passionnant. Ne connaissant rien à la musique, j’ai lu avec plaisir ses considérations sur tel ou tel compositeur.
Je remercie d’ailleurs sa petite attention, au moment où, s’apprêtant à entamer un essai d’une dizaine de page sur un concert, de placer, en note de bas de page, un avertissement au lecteur peu au fait en matière de musique, l’autorisant à sauter ce passage, que j’ai pourtant lu avec plaisir.
Une petite attention qui fait qu’on s’y sent un peu plus chez soi.

  • Un roman organique

Un autre aspect, assez étrange, qui m’a fait apprécier les Deux Étendards, est son aspect organiques. Outre, bien sûr, les passages à caractère érotique, c’est de l’ensemble de ces 1300 pages que se dégage quelque chose d’organique.
Pourtant, les descriptions sont brèves, mais de toute évidence, l’auteur n’a inséré que le nécessaire. Les sensations nous parviennent : odeurs, toucher, goût… Comme le disait justement une autre critique, le roman alterne entre les hauteurs de l’art et les parfois belles, parfois ignobles, descriptions de la bassesse corporelle. Ce sont les dégoûtantes faces de la masse (cf paragraphe du dessus), mais il y a autre chose.
On peut ressentir ces corps surexcités, l’odeur de la sueur après les marches, l’haleine tantôt de l’ascétisme, tantôt de la digestion du saucisson accompagné de fromage et de vin.

C’est ce contraste, qui fait toute l’ambiguïté d’une existence vouée à l’art, qui fait aussi ce réalisme que j’ai loué plus haut, mais que cette association rend unique ; serait-ce la plus grande force des Deux Étendards ? Avoir osé peindre cette dualité humaine, le terrestre et le spirituel (d’où ce puissant titre), dans sa totalité, y compris, et tout particulièrement, dans ce qu’elle a de plus trivial, de vulgaire, de quotidien.

Conclusion :

Avec les Deux Étendards, Lucien Rebatet offre à la culture française un immense roman, une cathédrale de la littérature. C’est le roman d’une totalité, totalité racontée dans sa dualité. C’est un style, somptueux ; une expérience, novatrice, des personnages, éternels.
Mais c’est une lecture de longue haleine ; le centre de l’œuvre, comme le relevait une autre critique, est extrêmement long, et d’ailleurs, la partie d’après, par comparaison (celle où Michel prend réussit sa conquête), paraît bien brève, surtout quand on constate tout ce qui s’y passe (le long voyage que le nouveau couple fait). C’est d’une certaine manière normal, puisque le centre de l’œuvre expose le cœur de la critique que voulait dresser l’auteur.
Mais c’est long… ce n’est pas uniquement, à mon avis, à cause des considérations théologiques, mais aussi à cause de l’attente d’une évolution des relations entre les personnages, dont on sait qu’elle va arriver (soupçons+ quatrième de couverture). La progression de ces relations, certes alourdie, voire retardée, par les considérations théologiques, est si lente qu’on finit par avoir l’impression de faire du sur-place.
Mais on vient à bout des deux Étendards ; pour ma part, la fin de cette lecture, qui date déjà d’il y a deux ou trois semaines, m’avait soulagé. Mais en écrivant cette critique, j’éprouve l’envie d’y retourner.

PS : j’espère pouvoir bientôt lire l’étude sur la composition des deux étendards ; nous verrons si cette lecture modifie la vision que j’ai essayé de retranscrire ici.

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