Anticiper le présent pour ne pas regretter l'avenir

Avis sur Les Furtifs

Avatar Gilraën
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Récit fictif ou manifeste politique ?

Cette question, vous vous la poserez plus d’une fois lors de votre lecture des Furtifs. Et pour cause, il faut bien admettre que la frontière entre les deux est marquée dans ce texte. Marquée au point qu’il vous suffira de parcourir quelques paragraphes seulement à l’ouverture d’un chapitre pour en comprendre l’objectif : faire progresser soit l’histoire, soit la réflexion. Que s’est-il passé ? Damasio, pourtant bien connu pour sa capacité à mettre en image ses idées, à les intégrer à un imaginaire riche — lisez son recueil de nouvelles pour vous en convaincre — manque cette fois-ci cruellement de subtilité.

L’aventure commence pourtant sous de bons auspices. Lorca part à la recherche de sa fille disparue, qu’il croit partie avec les Furtifs, des êtres insaisissables et chimériques, vivant dans l’angle mort de la vision humaine et de la société de trace. La promesse d’un livre porteur d’un récit poignant et d’un message fort avait alors de quoi ravir. Malheureusement, l’hybridation ne fonctionne pas si bien. Le discours politique est lourd, trop massif pour s’intégrer habilement à l’histoire, trop prosélyte pour se faire oublier et ne pas éclipser un récit qui manque, du coup, de poésie.

C’est là le principal défaut des Furtifs. Son histoire finit par passer au second plan, noyée dans le discours. On ressent tellement l’intention derrière chaque scène qu’elles en perdent en authenticité et en magie. L’impact émotionnel s’en trouve de suite amoindri, et c’est bien dommage car le thème central de la relation parent-enfant était tout trouvé pour émouvoir le lecteur. C’est d’ailleurs dans ces scènes familiales renouant avec l'histoire que le livre se révélera le plus touchant et marquant. Malheureusement, elles constitueront de moins en moins le cœur du récit.

L’autre souci concernant le volet politique des Furtifs, c’est son unilatéralité et son manque de pondération. Damasio ne s’est jamais caché de son appartenance à la gauche radicale. Personnellement, ça me convient parfaitement ; ce n’est pas le discours lui-même que je remets en cause — il est même plus qu’essentiel à mes yeux aujourd’hui — mais son cruel manque d’accessibilité. Lorca, comme la plupart des autres personnages, sont des révolutionnaires par essence, dès le début du roman. Leur pensée n’évolue pas en se confrontant au système, elle préexiste au récit. En somme, Damasio prêche à des convaincus, mais oublie d’accompagner ceux qui ne le seraient pas, problème qui s’incarne plus encore dans le personnage de Varech, qui trouvera sans doute écho chez les initiés à la pensée damasienne, mais qui laissera les autres complètement sur le carreau. On fonctionne en cercle fermé et le message est peu audible, ce qui est bien dommage au regard de la place qu’il prend.

Une autre SF ?

Si les Furtifs peine à trouver l’équilibre entre le discours et le récit, c’est sur la description de son univers que réside sa plus grande réussite. Le portrait que Damasio dresse de la société ultra-libérale, de consommation et de trace, est d’une redoutable clairvoyance. Tout citoyen n’est qu’un consommateur qui ne travaille qu’à satisfaire son égo et qui n’aspire qu’à accéder aux sphères supérieures de la société. Complètement aliéné, il est devenu l’esclave de ses créations : l’argent, le pouvoir, la technologie. Il se complait dans le « self-serf vice », concept avec lequel Damasio s’inscrit en digne successeur du Meilleur des Mondes. Quel meilleur contrôle que le consentement des masses à s’abrutir ?

La plus grande partie de l'ignorance peut être vaincue. Nous ne savons pas, parce que nous ne voulons pas savoir.
Le Meilleur des Mondes

Un contrôle le la population si insidieux qu’on peine à comprendre qu’il est déjà en place. Partout l’on vante le brillant travail d’anticipation de Damasio dans les Furtifs ; mais c’est passer à côté de son véritable tour de force : ce n’est pas un futur proche qu’il nous décrit, mais bien le présent. Tout y est : la privatisation des sphères publiques, le recul de l’éducation, la déconnexion de la réalité par le divertissement, la surveillance des populations sous couvert de sécurité et de protection, l’uniformisation de la pensée par un matraquage médiatique à la solde du pouvoir en place. Damasio reprend tous les curseurs déjà en place et ne fait que les exacerber. L’idée, ce n’est pas tant de nous dresser le portrait du monde de demain, mais de celui d’aujourd’hui, en forçant un peu le trait pour qu’on en prenne conscience. Dès lors, si l’on considère que la société qu’il décrit est dystopique, alors c’est que la nôtre l’est, et qu’il est temps de se réveiller.

Or, si un changement de société doit s’opérer un jour, c’est qu’une modification dans notre façon d’appréhender le monde l’aura initié. Et quel meilleur vecteur que la culture pour interroger les consciences ? Ça, Damasio l’a bien compris, et il prend son rôle à cœur. C’est pourquoi Les Furtifs est un ouvrage important, parce qu’il porte avec lui l’idée que la SF doit être refondée. Des décennies d’une SF cyberpunk ont installé des schémas de pensée bien ancrés : l’idée que le transhumanisme permettra de dépasser l’homme, que la conquête spatiale et la colonisation des espaces de vie sont des horizons souhaitables, que notre espèce pourra tout surmonter et contrôler par la force de la technologie. Autant d’aspirations sur lesquelles ont pu se reposer nos sociétés consuméristes pour nous vendre du rêve et du confort.

Cette nouvelle SF émergente, dont Les Furtifs se réclame et sera peut-être précurseur, interroge ce rapport au monde. Ne serait-il pas profitable de se reconnecter au vivant plutôt que de tout voir sous le prisme de la technologie ? De laisser tomber ces fantasmes technophiles pour se réapproprier notre place dans ce monde : une espèce parmi d’autres. Des valeurs de respect et de partage plutôt que de prédation et d’accumulation. L’idée de cette nouvelle SF serait de refonder la pensée et la culture, proposer de nouveaux horizons, de nouveaux rêves en cohérence avec les enjeux actuels.

Jusqu’au boutisme

Malheureusement, derrière des intentions qu’on peut raisonnablement considérer comme louables, Les Furtifs s’enlise dans un jusqu’au boutisme qui peine à convaincre. L’ouvrage est pétri d’une certaine complaisance dans ses convictions. Je mentionnais plus tôt le manque de nuance dans le discours politique, mais il en va de même pour tous les discours du livre. La technologie, c’est mal. L’autorité, c’est mal. C’est d’un tel manichéisme que même en étant acquis aux causes défendues par l’auteur, on a parfois du mal à y croire.

Les Furtifs est caricatural, et l'un des moyens de s’en rendre compte est encore de se pencher sur son écriture. Une nouvelle fois, Damasio étale toute la puissance littéraire dont on le sait capable, et si cela donne encore naissance à des passages d’une fulgurance certaine, d’autres alourdissent considérablement le récit. Néologismes, franglais, espagnol, onomatopées, lexique du geek, du gitan, argot, ponctuation excentrique, syncopée, et calembours en tous genres, rien ne nous est épargné ; Les Furtifs tient davantage du laboratoire de scientifique fou que de l’œuvre littéraire. Un style incroyablement foutraque que j’avais déjà reproché à certaines nouvelles de l’auteur mais qui, appliqué à 700 pages non-stop, devient parfois d’une lourdeur considérable.

C’est alors une belle ironie que d’arriver à un passage très méta, remettant en cause le travail de masturbation intellectuel et linguistique de la cellule Cryphe. L’un des personnages s’insurge alors contre le caractère totalement déconnecté de l’entreprise. Comment comprendre ce passage ? Est-ce une auto-critique ? Si oui, elle semble presque malvenue au milieu d’un bouquin dont chaque phrase, chaque mot est étudié, intellectualisé, intentionnalisé, au point de perdre en charme et fluidité. La recherche a beau être brillante, sa constance la rend froide et mécanique.

Déception également concernant les Furtifs eux-mêmes, même si ce point-là est sans doute plus personnel. Dans la Horde du Contrevent, nous avions le vent et le vif. On désespérait d’un jour comprendre l’insaisissable, et si quelques clés nous étaient données, ils restaient des mystères emprunts de beauté et de poésie. Les Furtifs, eux, sont des concepts n’existant que pour répondre aux besoins du récit et de son message, raison pour laquelle on les perd parfois un peu de vue. Des concepts qui sont expliqués et rationalisés d’une façon qui ne m’a que moyennement convaincu.

Conclusion

En fait, peut-être que le problème des Furtifs, c’est son manque d’universalité. Peut-être qu’il y a trop de l’auteur dans ce roman et trop peu de place pour le lecteur. Damasio nous y raconte son rapport au monde, à la société, à la parentalité et à la vie. Ses questionnements sont profonds et réellement importants. Mais ses réponses sont issues d’un vécu qui lui est propre et manquent de recul ou, à l’image de Varech, de pédagogie.

Je retiendrai personnellement les Furtifs pour son ambition hors norme : celle de s’engouffrer dans une brèche qui ne demande qu’à s’ouvrir et de tracer la voie à une nouvelle SF, un nouveau paradigme. Interroger notre société, réviser nos rêves et nos aspirations, « réenchanter notre rapport au monde », dit Aurélien Barrau, sont des objectifs que la culture peut atteindre, et ce sont des ouvrages comme Les Furtifs qui y parviendront.

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