Smiley Smiles

Avis sur Les Gens de Smiley

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En tant qu'ultime volet de la trilogie de Karla, "Smiley's People" possède une charge bien lourde pour qui l'entame dans la continuité de ses prédécesseurs. Bien sûr, après les milliers de pages parcourues depuis "Tinker Tailor Soldier Spy" et "The Honourable Schoolboy", nous sommes en droit de nous attendre à un duel d'anthologie entre George Smiley et son ennemi intime. Mais les détails sur l'alter-ego soviétique du plus inattendu des espions britanniques sont toujours aussi maigres, et les pistes restent toujours aussi faibles. Surgit alors, dans l'esprit du lecteur, une effroyable hypothèse. L'idée simple, et oh combien possible (connaissant l'oeuvre de le Carré), que Smiley échouerait dans ce volet à atteindre ses objectifs.

On peut estimer que pour donner une certaine force à un personnage, une certaine puissance, il faut, contrairement ce que l'on pourrait penser à première vue, donner le moins de détails possibles sur ce dernier, et ne le faire intervenir qu'en faisant rendre compte, par l'intermédiaire de ses adversaires, de l'effet de ses actions.
Et c'est seulement un nom de code et quelques anecdotes qui formeront tout ce que nous savons de Karla.
Celui qui retournera des agents nazis contre leur propre camp durant la Seconde Guerre Mondiale, qui se fera capturer aux États-Unis à la suite du premier et unique échec de sa carrière pour, contre toute attente, échapper au peloton d'exécution soviétique, tout en éliminant au passage ceux-même qui voulaient l'exécuter, a pour ainsi dire de quoi inspirer l'effroi.
Montant progressivement les échelons de la carrière, jusqu'à avoir sa propre section, Karla plantera une taupe parmi les plus hauts rangs de ses homologues britanniques. C'est à ce moment que Smiley, débauché pour retrouver le traître, fera de la destruction de son alter-ego son unique leitmotiv.
Nous connaissions déjà le penchant de Smiley pour les doutes existentiels. Nul doute qu'avec Karla, la voie semblait toute tracée.

Reste à savoir jusqu'où pouvait mener une telle obsession. Et que faire si jamais celle-ci devait s'arrêter brusquement.

Et cela sera par une intrigue bien éloignée de nos préoccupations que débutera "Smiley's People". Un émigré russe, ancien collaborateur du Cirque, se fait assassiner en plein Londres. En parallèle, une figure anonyme transmet un message dont l'absence d'informations sur le contenu ne fait que nous confirmer la gravité de sa mission.

Ce manque crucial d'informations donnera le ton. "Smiley's People" sera un roman à rebours.
Plutôt que de construire petit à petit l'enjeu du livre, en déduisant les actions des personnages en fonction des forces en présence et des motivations de chacun, celui-ci ne nous apparaîtra que dans les derniers chapitres. Tout au long de ces quatre cents pages, le lecteur sera au même niveau que Smiley, tentant péniblement de rassembler les maigres fils qu'il trouve pour constituer une intrigue. Forcé d'être souvent un simple spectateur des effets (mortels) des plans de ses ennemis, Smiley mène une quête solitaire.
Solitaire d'abord parce que le Cirque ne le couvre peu ou plus. Finies les pérégrinations des personnalités hautes en couleur que nous pouvions croiser dans The Honourable Schoolboy. Le duel se jouera d'homme à homme. Il y aura bien les vieux de la vieille, ainsi que quelques nouveaux visages. Mais globalement, ce livre sera surtout l'histoire de Smiley et de ses doutes.
Je ne cesserais de souligner le talent de le Carré à construire un héros si improbable et si fascinant à la fois dans tous les moindres aspects de sa personnalité. Comme toujours, c'est quand les masques professionnels tombent que surgissent ces moments de sincérité désarmante qui nous saisissent, au-delà de la simple progression narrative.

Bien que parfois nébuleux dans ses événements, "Smiley's People" nous emmènera petit à petit, presque malgré nous, vers l'implacable conclusion d'une trilogie monolithique. La quête d'un homme qui ne pouvait s'empêcher de peser le pour et le contre de tout ce qui mettait en mouvement sa propre vie, se demandant sans cesse si cela valait le coup, et s'oubliant ainsi au passage.

Les dernières pages du livre sont d'une rare splendeur. Trop obnubilé par les hypothèses que j'accumulais sur l'issue d'un tel duel, je me vis rattrapé dans ma lecture par le mouvement inéluctable de l'histoire. Le point final de la saga sera donc bien une nouvelle preuve du talent de John le Carré, bien au-delà du simple roman d'espionnage ou du roman policier.

(J'en profite au passage pour déconseiller si possible au lecteur de se procurer les éditions Points des romans de la trilogie, qui possèdent tous la particularité d'avoir des quatrièmes de couverture spoilant allègrement le contenu du livre, ou alors disant clairement n'importe quoi sur l'intrigue de ces derniers.)

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