La perversité sous un masque d'argent

Avis sur Les Liaisons dangereuses

Avatar Paul Staes
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Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos est un roman épistolaire qui fait figure de classique mais qui n'est relativement que peu lu en raison d'un certain nombre de facteurs aussi nombreux qu'inintéressants. En réalité, le livre nécessite une dizaine d'heures de lecture et une concentration accrue mais ce qu'il a à nous apporter est particulièrement important car, au delà de l'époque et du temps, on se rend compte une nouvelle fois de l'universalité des sentiments et vices humains. Ce livre est une compilation de lettres échangées par l'aristocratie parisienne et qui traitent toujours du même sujet : l'amour. Il est vrai que dans la pyramide des besoins, ces sujets superficiels sont réservés à ceux qui n'ont pas à se soucier de leur fortune, de leur nourriture ou de leur habitat. Quoiqu'il en soit, il s'agit là de la tentative de deux manipulateurs non-scrupuleux, et disons-le des formes de cyber-criminels de l'époque, la marquise de Merteuil et le Vicomte de Valmont pour "pervertir" (si on reprend les termes de l'époque) une jeunesse naïve. Pire encore, ils s'évertueront à salir des réputations, à détruire des familles et disons le à faire mourir des personnes.

Disons-le, la Reine de ces manipulations sordides et extrêmement violentes (on passe de l'abus de confiance à l'apologie de comportements illégaux en effleurant le harcèlement sexuel voire le viol) est Madame de Merteuil même si son homme de main, qui n'est finalement pas le pire, sait jouer également avec ses contemporains. Leurs manipulations permettront alors de faire se tourner vers la religion les jeunes gens et de démoraliser la société. Ce roman nous apprend deux choses distinctement différentes :

-Les sentiments humains, les jeux de séduction et de manipulation psychologiques (notre concept agaçant de pervers narcissiques) sont universels et omniprésents dans toute notre civilisation, bien avant l'arrivée des nouvelles technologies, et on est toujours aussi frappé par la modernité des réflexions des protagonistes sur des sujets qui préoccupent énormément la jeunesse contemporaine (la misère du désir, la précarité de l'amour, le cynisme, le nihilisme, ...).

-la réflexion sur le libertarisme en général et le libertinage. On distingue évidemment un anti-libertinage de la part de Chorderlos de Laclos qui nous donne à voir comme figures de ce nouveau mode de vie anti-clérical et anticonformiste des personnages diaboliques et malfaisants sans aucune morale comme si celle-ci ne pouvait être que catholique, "dans la Religion et dans les lois". La morale est assez discutable, et s'il est vrai que la liberté (en matière de moeurs j'entends) peut accoucher des pires monstres, car il n'y a pas plus protecteur pour les gens fragiles que les mariages arrangés ou les couples au sens traditionnel, il n'est pas pour autant certain que cette sadisation du progrès sociétal soit particulièrement opportun. La morale peut également être athée.

Quoiqu'il en soit, au delà de ses préoccupations philosophiques, morales, sociétales ou même religieuses, c'est un magnifique portrait de la perversité humaine qui se cache, qui se tapit pourrait-on dire, dans les habits les plus riches, sous les perruques les plus immaculées et sous les masques d'argent les plus prospères. Ainsi, cette idée que des personnes bonnes sous tout rapport puissent être intérieurement des monstres totalement dénuées d'empathie, ou même d'éthique, et ce sous une apparence d'amusement, de divertissement nous rappellent des faits divers glaçants. Cette idée de perversité gratuite et amorale renvoie à une forme de nihilisme, très présent à notre époque (darkweb bonjour) mais qui remonte également aux époques les plus éloignées (les jeux du cirque, les croisades, les camps de concentration, les tortures de personnes âgées, etc). Egalement, on se rend compte à quel point cette ignominie à visage humain est vicieuse en ce sens qu'elle n'est pas subite, le lecteur bascule en même temps que les personnages dans une forme de méchanceté criminelle aux conséquences désastreuses.

Même si la morale est discutable, ce roman épistolaire est d'une effroyable modernité. Il montre la perversité, un sentiment universel et intemporel dans un monde aux repères fragiles. Facilement transposables à notre époque, les Liaisons dangereuses sont de formidables puits de réflexion. Un peu ennuyeux parfois, ce roman demeure un grand classique de la littérature française qui n'a pas son pareil pour dépeindre l'humanité dans ce qu'elle a de plus salement vrai.

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