Cet enfant est un salaud

Avis sur Les Mots

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D'un style limpide et foisonnant, de prime abord, Les Mots surprennent. Quelle place pour cette autobiographie des quatre à onze ans du philosophe dans son œuvre ?

Ce que l'on connait avant tout de Sartre, c'est son travail à la recherche de formes littéraires pour l'existentialisme, cette doctrine athée qui donne l'espèce humaine comme simple contingence, jamais prédestinée, ses individus se définissant par leurs actes, non par les déterminations sociétales qui pourraient peser sur eux et les forger. L’existentialisme, c'est aussi la doctrine de la liberté inaliénable, celle qui demande l'engagement ; car ne pas choisir, et prétendre à l'impuissance, c'est se révéler de mauvaise foi.
À première vue, rien pour rattacher Les Mots au reste de la fresque sartrienne. Le récit est plaisant, accessible, d'un esprit vif souvent amené à malmener, à grands traits d'ironie, le principal protagoniste : le jeune "Poulou" se découvrant une vocation d'écrivain. Quelques avis publiés sur Senscritique montrent des lecteurs gênés par un supposé règne d'un "Moi Je" orgueilleux ; c'est sûrement s'être braqué trop vite dans la lecture des Mots, en tout cas en avoir manqué le propos.

L'œuvre ne se présente pas sous les formes canoniques de l'autobiographie. Plutôt que scandée par des époques nettement dessinées par des événements marquants, elle est divisée en deux activités, celles de l'écrivain : Lire et Écrire. Pour autant, le livre analyse, comme de nombreuses autobiographies d'auteur, ce topos de la naissance de l'écrivain en l'enfant ; mais sous un angle nouveau : ici, il s'agit de dénoncer l'imposture de culture littéraire classique dans laquelle le jeune Sartre a été élevé, celle qui, cultivée, engendre ceux qui sont auteurs par des gestes qu'ils reproduisent, et non pas des actes, mûris et conscients.
De l'imposture, Sartre était une belle représentation. Il avait été éduqué par un grand-père, qui tenait l'objet-livre au rang du sacré qui cultivait les "vertus des lettres viriles" et classiques, celles-mêmes qu'il tenait pour riches du sens de l'existence. Pour obtenir la reconnaissance de ses parents – pour ainsi dire, de tout son entourage –, Sartre enfant devait adhérer à ces valeurs, mieux encore, s'en faire un véritable acteur : l'auteur. Rôle qu'il aura joué précocement, en parcourant toute la bibliothèque familiale, s'en imprégnant, puis en prenant la plume pour à son tour composer. Ainsi le petit Sartre s'est-il fait comédien, singeant l'enfant modèle.

L'autobiographie elle-même est structurée à la façon d'un drame en cinq actes : après une rapide mise en situation [I], Poulou se met en scène dans ses premières comédies [II], jusqu'à se heurter à une première prise de conscience de l'imposture, de l'ennui, de la nausée [III]. La mauvaise foi n'en est que superficiellement guérie. Désormais, la comédie est intériorisée [IV], et fait naître en son imagination les fantasmes de l'héroïsme, de la gloire de l'écrivain – au mieux, posthume. Malade de son imposture, le jeune Sartre est emprisonné dans cette vocation qu'il s'est – qu'on lui a – attribuée, et qui le mène, dans un dernier acte, à la folie [V]. Car, cherchant dans les Lettres un salut qu'on lui avait garanti, il se heurte à un sentiment de vide. Le seul remède serait pour lui de reprendre possession de l'écriture, de l'exercer par une volonté libre.

La culture ne sauve rien ni personne, elle ne justifie pas. Mais c’est un produit de l’homme : il s’y projette, s’y reconnaît ; seul, ce miroir critique lui offre son image.

Les Mots sont un récit de la reconnaissance d'une erreur originelle, celle de donner un pouvoir à la littérature. Car le jeune Sartre avait été exposé à une littérature porteuse d'une vérité que la vie n'avait pas, et ne se rendait guère compte que cette réalité consistait en fantasmes. Il était un "je" qui vivait dans le monde des Idées ; idéalisme qui l'a porté à l'imposture. Mais c'est aussi le récit de la conversion : Sartre s'est détaché de cet enfant-comédien, de ce "salaud" (en termes sartriens, celui qui fait preuve de mauvaise foi, qui reste dans l'imposture – le voyageur sans billet). Désormais, le pouvoir de la littérature lui ayant été refusé, la vieille idole renversée, l'auteur écrit librement, et construit un "moi" honnête qui lui est propre.

Du coup ma pure option ne m’élevait au-dessus de personne : sans équipement, sans outillage, je me suis mis tout entier à l’œuvre pour me sauver tout entier. Si je range l’impossible Salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui.

Et pourtant... Les différents actes du drame que traverse le petit Sartre montrent ce dernier secouant le joug de sa vocation, mais jamais suffisamment pour qu'elle ne le rattrape plus, le plongeant, on l'a dit, dans la folie. Cette vocation, elle ne l'a jamais quitté ; lui-même l'admet : « mon imposture, c'est aussi mon caractère ». L'épilogue des Mots est un constat d'échec. Sartre reste dans le culte des Lettres, d'ailleurs il lui est impossible de faire autre chose que de la littérature. Seulement, il admet ce culte, le reconnaît, le prend pour son compte ; il fait descendre les Lettres de leur piédestal, pour les placer sur un autre trône, celui de l'engagement.
Bien qu'il prétende : « J'ai changé », je garde l'impression que la fin de l'autobiographie montre un Sartre, qui a son insu, se mord la queue. Dénonçant l'imposture de la littérature, il ne s'en détache pas pour autant, lui attribuant finalement le pouvoir de donner à l'homme une existence et une essence (Cf. l'extrait n°1). Même s'il reconnait l'imposture de sa vocation, il ne cherche pas à s'en extraire, il l'admet comme son « habitude et puis [son] métier », comme un trait de caractère dont il ne peut se défaire. Qu'en est-il, désormais, de cette liberté inaliénable qu'ici Sartre semble abdiquer ? S'il accepte son mandat d'imposteur face au contrôleur, le voyageur n'en est pas moins dépourvu de son billet.

Merci @Chaton_Marmot, pour m'avoir engagé à nuancer mon analyse, d'où ce dernier paragraphe, originellement absent, et qui pourtant, renverse entièrement ma lecture des Mots.

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