Manuel pour bien construire une cathédrale

Avis sur Les Piliers de la Terre

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Ça commence par une peine de mort et une malédiction, ça parle d’histoire, de moyen-âge, de vengeances, de luttes pour récupérer des terres, des titres, une couronne, ça a un arrière goût de rois maudits, mais pas tout à fait.

Déjà ça se passe de l’autre côté de la manche.
Là où Druon nous raconte l’Histoire, Ken Follet se penche sur l’épopée que représente la construction d’une cathédrale, et en profite pour faire vivre autour de ce projet une petite dizaine de personnes dont on suit les réussites et déboires.

La ville dont il s’agit est fictive, ses personnages aussi, mais le contexte de guerre civile pour que Maud ou Stephan s’assoie sur le trône d’Angleterre est réel.
Comme sont réelles les différentes techniques de construction qu’on nous détaille, les contraintes qu’imposent ces édifices toujours plus élevés, aux toits de pierres qui nous semblent aller de soit aujourd’hui parce que nous avons partout les preuve que les cathédrales peuvent tenir debout très longtemps.

Ken Follet met très bien en avant plusieurs aspect de la construction:
les plans bien évidemment, l’élaboration des nouvelles méthodes, la difficulté à trouver des ouvriers qualifiés, à les former, l’incroyable délai pour terminer les travaux, etc…

Mais là où le livre devient encore plus complet, c’est qu’il nous fait également ressentir l’impulsion que nécessite un projet colossal: pour mettre en œuvre un tel chantier, il faut une volonté, une personne qui va mettre en mouvement la machine, négocier, réunir les financements, se battre avec son idée folle pendant que la guerre continue, il faut de la ténacité à bien des niveaux.

Et d’un coup on ne regarde plus nos édifices de la même manière.
C’est une évidence de dire que tout ce qui se construit l’est parce que quelqu’un l’a pensé, c’est autre chose de tenter de se mettre dans les conditions de l’époque et d’imaginer ce que pouvait représenter un projet aussi insensé.

Alors forcément, avec un sujet d’une telle ampleur, Ken Follet a du se documenter, et on sent qu’il a envie de nous montrer qu’il en connait un vitrail!

Pour ne pas ennuyer le lecteur, et parce qu’on est quand même dans un roman et pas un documentaire, l’auteur a choisi une galerie de personnages hauts en couleurs, propres à nous faire croire au moyen âge qu’ils incarnent.

Tom le bâtisseur est le maçon qui rêve de construire une cathédrale, c’est le premier à y croire, c’est lui qui a le savoir nécessaire. En prime il a aussi une petite famille: il apporte dans son escarcelle la petite Martha et le fort mauvais Alfred. Honnêtement Tom est un personnage indispensable mais pas passionnant.

ce petit monde va rencontrer Ellen, la sauvageonne de service, la femme tellement indépendante et libérée qu’elle passe aisément pour une sorcière, et mère du petit Jack: frêle rouquin un peu sauvage sur les bord, et génie à l’intérieur.

Ensemble, ils échouent à Kingsbrige, petite bourgade occupée par un prieuré où l’on trouve le personnage le plus intéressant du roman: le prieur Philip.
Alors lui c’est à la fois le personnage le plus emblématique et le plus pénible de la clique.
Philipp, c’est le moine hyper respectueux, propre sur lui, droit dans ses bottes, toujours à tendre la main à son prochain, et la joue à ses ennemis.
Il est naïf juste comme il faut, mais arrive toujours à se reprendre au bon moment, et parfois, sur des coups de génie, obtient gain de cause quand plus personne n’y croyait.
Il est sans cesse perturbé par sa conscience: parfois persuadé que l’édification de la cathédrale est sa mission sacrée, puis rattrapé par le doute, se demandant si ce n’est pas son orgueil qui lui dicte ses actions.
Ce sont ces hésitations qui font de lui un personnage plus profond et plus consistant qu’on ne pourrait le craindre, et qui le rendent encore plus aimable.
Philipp, c’est celui qu’on aimerait rencontrer en vrai, rien que pour lui dire qu’on l’aime.

Le prieuré de Philipp se trouve sur le territoire du comté de Shiring, et le comte de Shiring a une fille: Aliéna.
Aliéna c’est la princesse hautaine qu’on n’aime pas même si tous les personnages sont en admiration devant elle.
Et puis l’auteur se met à la malmener, on découvre alors sa force de caractère, elle se révèle ingénieuse et de moins en moins candide, et on prend plaisir à la voir développer son affaire (même si sa progression est simplifiée, vu que c’est noyé dans le reste de l’intrigue, on digère ça sans mal).
Alors forcément, la princesse fière et déchue va avoir la chance de trouver l’amour auprès du plus insignifiant des personnages. Une bonne manière de se venger du destin et de ses ennemis.

Ses ennemis, ce sont surtout une famille, et particulièrement le fils: William Hamleigh.
Plus on avance dans l’histoire plus il est détestable, mais au départ, William est surtout un garçon orgueilleux, ambitieux, et amoureux. Il est complètement écrasé par l’esprit retord de sa mère, mais à part ça on a presque de la sympathie pour lui quand on découvre à quel point il est obsédé par Aliena.
C’est ensuite que le changement s’opère, mais au départ on comprend sa frustration et sa colère.
Une fois que le cheval s’emballe, il devient vraiment monstrueux, et prend pleinement son rôle de gros méchant.
On pourra quand même remercier l’auteur d’avoir voulu nous le présenter sous un jour un peu plus nuancé au départ: si je n’avais pas vu la série, j’aurais sans doute pensé qu’il allait évoluer autrement.

l’autre badass est le révérend Bigod: c’est l’anti Philipp: il est moins religieux qu’ambitieux, il respire la rancœur et la manipulation, et à vrai dire je ne pense pas qu’il ait droit à un seul trait de caractère positif.
Il faut dire aussi qu’on le voit peu, et à chaque fois il est opposé au prieur Philipp qu’on apprend à admirer de plus en plus, donc il n’a pas la tâche facile facile le pauvre Bigod.

Alors bien sûr, on a tôt fait de comprendre à qui l’on doit s’attacher si on veut aimer le roman, parce qu’on sait lesquels devraient l’emporter, vers lesquels l’auteur nous pousse pas toujours très délicatement.
Oui, certaines intrigues ne sont pas palpitantes, ou tournent en eau de boudin, certains faits sont abracadabrants (vous y croyez vous aux probabilités de pouvoir suivre et retrouver un parfait inconnu à travers la France et l’Espagne au moyen-âge? j’avoue que je suis assez dubitative).

Il n’empêche que ce mélange s’accorde parfaitement avec la toile de fond omniprésente qu’est la construction de la cathédrale.

En plus, l’auteur joue sans arrêt à changer de point de vue: dans une même conversation on commence en suivant un seul personnage, puis pouf de fil en aiguille on passe à son interlocuteur. Et s’il parlent d’un troisième larron, il y a fort à parier qu’on va ensuite suivre les péripéties de ce dernier. On a l’impression de suivre un film, et que la caméra saute d’un personnage à un autre, donnant une touche dynamique.

C’est un procédé facile, mais diablement efficace, et ça donne au roman un côté très léger qui vient un peu compenser le pavé qu’il représente (quoi de plus normal de bâtir une cathédrale avec un pavé hein?).

Et même si l’histoire des personnages part un peu trop dans tous les sens (comme par hasard vas-y que je te rencontre dans les bois, comme par hasard vas-y que je meurt au plus mauvais moment, comme par hasard vas-y que tout le monde perd tout quand ça allait trop bien …), même si on peut trouver mile petites remarques à faire à l’auteur sur les facilités empruntées, on fini par s’attacher petit à petit autant aux personnages qu’à l’édifice, et on a mal en fermant le livre, de se dire que le prochain qu’on va lire aura la lourde tâche de passer après un tel univers et qu’on risque de ne pas l’apprécier à sa juste valeur.

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