Les Raisins de la Colère : du roman de Steinbeck (1939) au film de Ford (1940)

Avis sur Les Raisins de la colère

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[Critique dupliquée chez Ford]

John Steinbeck

Plus grande découverte et plus grand émerveillement de 2014/2015, clairement. L'alternance entre chapitres courts, généraux et descriptifs et chapitres plus long suivant l'évolution de la famille Joad fonctionne à merveille. La puissance qui se dégage de ces deux phases est immense, et le talent de Steinbeck l'est tout autant quand il s'applique à décrire le mouvement des champs de blé, les couleurs de la terre, dans un souci du détail passionnant, mais aussi à travers l'argot de cette famille, anglais redneck traduit à l'écrit en phonétique qui demande un petit temps d'adaptation avant que l'ensemble devienne vraiment fluide.

Le contenu du récit est à la hauteur de la forme, d'un symbolisme écrasant, avec ces personnages allégoriques d'une Amérique en proie à ses démons : le capitalisme grandissant, emportant dans son sillon les familles les plus pauvres et esclaves du travail journalier que les propriétaires terriens de Californie, où ils ont émigré au prix de nombreux sacrifices humains et financiers, veulent bien leur donner. Le levier du chômage pour tirer les salaires à la baisse, l'insécurité permanente, la faim, le froid, la pluie : la peur est omniprésente. Des moments d'espoir sans cesse relancés, ponctués par d'incessantes tragédies, comme si le malheur le plus froid collait à la peau de tous ces personnages. Heureusement, quelques éclairs de bonheur illuminent le récit de temps à autres, dans l'entraide inopinée des familles qui s'organisent, de l'argent que l'on gagne temporairement mais assurant un repas décent...

John Ford

Un classique, évidemment. De par l'ampleur de la tâche, de par la portée du discours, et de par la rigueur esthétique qui démontre, si besoin était, le talent de son réalisateur. Henry Fonda et Jane Darwell sont plus que convaincants dans leurs rôles respectifs, et parviennent à donner corps aux Joad à l'écran avec brio.

Mais, mais, mais... Le film de John Ford fait un peu pâle figure à côté du livre de John Steinbeck. D'une part, la trame narrative a été modifiée (inversement des épisodes dans le camp du gouvernement et dans le champ de pêchers) de façon a terminer sur une note infiniment plus optimiste chez Ford, là où Steinbeck dressait un portrait d'une noirceur absolue dans le livre (ils finissent pas la récolte pénible du coton, Rose of Sharon fait une fausse couche après l'épisode de l'inondation). Même la scène finale ultra-symbolique où elle donne le sein à l'homme qui meurt de faim a été supprimée...

La volonté d'égayer et d'atténuer la portée du discours de Steinbeck est évidente. Il y avait aussi un charme dans l'alternance entre chapitres courts mais généraux et chapitres plus longs décrivant l'évolution des Joad, qui donnait un rythme excellent au récit tout en maîtrisant ces deux aspects : le cas particulier de la famille Joad et le cas général des exploités de la Terre entière (ou presque). En connaissant l'histoire, on ne peut pas s'empêcher de remarquer l'enchaînement mécanique de certaines scènes dans le film, qui n'ont pas d'autre but que de faire le lien avec le roman sans en tirer profit pour un but qui lui serait propre. De nombreux personnages-clés sont absents du récit ou à peine esquissé : le premier d'entre eux, Casy, dont le portrait est à peine esquissé chez Ford alors que les questionnements et l'évolution intellectuelle du personnage de Steinbeck sont bouleversants.

Une petite déception, donc, à réévaluer, avec le recul, en décorrélant ces deux supports pour éventuellement mieux profiter du film.

[Avis brut #9]

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