Le grand bourgeois méchant homme.

Avis sur Les affaires sont les affaires

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Inclassable, Octave Mirbeau dérangeait. Aussi la postérité lui préféra-t-elle un certain nombre de fausses gloires littéraires prolongées jusqu'à nos jours par la (dis)grâce de l'Université. Pourtant quelle plume, quel talent, quel amour de la vie, par-delà le désespoir toujours rongeant.

J'avais lu la plupart de ses romans, admirables, mais ne connaissait pas son théâtre.

Par le truchement de la merveilleuse metteur en scène Claudia Stavisky, qui s'y connait en affaires, j'ai eu le bonheur d'assister aux Célestins à une formidable représentation de "Les affaires sont les affaires", pièce d'une modernité absolue.
Avec le délicieux François Marthouret, à contre-emploi dans le rôle de l'escroc. C'est dire si mon bonheur fut complet.

Modernité : qu'on en juge.

Isodore Lechat est un financier véreux, propriétaire d'un grand journal, se vantant de n'avoir jamais lu le moindre livre à l'instar de nos ministres contemporains de la Culture. Il s'enorgueillit de faire la pluie et le beau temps dans la politique, l'économie et la littérature, grâce à la puissance de son medium. Un homme de goût.

D'avant-garde avec ça : l'incarnation du Progrès.

Propriétaire terrien, il compte révolutionner l'agronomie en plantant de la canne à sucre dans le Nord de la France : "avoir les colonies chez soi", c'est quand même plus confortable. Un tel déni de toute réalité en ferait aujourd'hui un militant des "gender studies" !

Antiraciste aussi : du moment qu'il peut les escroquer, il n'a rien contre le dialogue avec des étrangers, genre allemands ou anglais, même des nègres, si on pouvait leur voler quelque chose.

Aujourd'hui, il ferait manipulateur de salafistes, une catégorie socio-professionnelle pas menacée par le chômage.

D'origine "prolétarienne" en plus : il nous balance l'épithète magique plusieurs fois dans la pièce. Et le prolétaire qui a réussi, ça a tous les droits, surtout celui d'exploiter ses anciens coreligionnaires. On est en 1903 : une préfiguration du Lénine, l'Isidore !

Laïc et anticlérical de surcroît. Oh, pas par conviction. De convictions, il n'en a pas plus que le premier Mitterrand venu. Ou son neveu. Anticlérical, parce qu'on est en 1903, deux ans avant 1905, et que c'est bon pour les élections. Pragmatisme.

Un véritable Tapie. Jusque là on est dans le vaudeville, dans sa médiocrité sidérale.

Et pourtant, voilà la tragédie, grecque en plus.

La chair est faible et Isidore n'a pas lu tous les livres. Du coup il s'est marié avec une madame Lechat, histoire d'avoir le bordel à la maison, c'est plus économique. Et comme à cette époque arriérée, envoyer la purée n'était pas sans risques, le voilà père de rejetons qu'il n'a pas désirés. Banal.

Père d'un nommé Xavier, qu'il n'aime pas mais en qui il se reconnait puisque la copie est aussi médiocre que l'original, et d'une jeune mademoiselle Lechat, fougueuse, romantique et cultivée. Tout son contraire.

Car si Mirbeau n'a pas sombré dans le nihilisme, c'est grâce aux femmes, aux vraies, qui l'ont beaucoup aimé, et qu'il a su aimer beaucoup en retour.

On a souvent reproché à Octave le dénouement de sa pièce : le fiston se tue en voiture, la fille fout le camp avec son amoureux, renonçant à l'argent paternel et Isidore signe, le jour de la mort de son fils, un contrat frauduleux pour encore accroître sa fortune. Cynisme absolu. Modernité.

Pourtant, le dénouement, quoique glaçant, est réaliste. Pendant le deuil, les affaires continuent : il faut bien quelqu'un pour tenir le magasin !

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