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Les deux étendards

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Les conventions exigeraient que quelque part dans cette critique figure un long laïus de lieux communs qui expliquerait qu'il faut faire la différence entre l'homme et l'artiste, qu'on peut très bien écrire un grand roman malgré qu'on soit un salaud, et on invoque Céline au passage pour donner du poid à la démonstration (alors que ce dernier n'a jamais collaboré, et dont l'antisémitisme n'a jamais dépassé le strict cadre littéraire).

Hors de question !

Oui, Rebatet était un antisémite virulent, un collabo avéré et particulièrement fanatique, et surtout un fasciste impénitent jusqu'à sa mort. Mais s'il n'avait pas été tout cela, il n'aurait pas été le même homme, et s'il n'avait pas été le même homme, il n'aurait pas été le même artiste, et il n'aurait pas écrit les Deux étendards ! Autant déplorer qu'Aragon ait été communiste : oui, certes, mais s'il avait été un bon gaulliste bien sage, il n'aurait pas écrit ce qu'il a écrit, il ne l'aurait pas écrit comme il l'a écrit.

Non, on ne séparera pas l'homme de l'œuvre ; mais comme tout n'est pas dans tout, il ne faut pas pour autant croire que ce roman est un brûlot fasciste et anti-juif, les Deux étendards ne sont pas les Décombres. Si on y trouve quelques allusions antisémites, elles sont largement noyées et assimilées dans le flot de la litanie anti-chrétienne, et quant au fascisme, il faut être un exégète averti pour en déceler la trace quand tout le ton du livre est radicalement individualiste, anti-clérical et anti-bourgeois (c'est qu'on a oublié qu'à l'origine, le fascisme est un mouvement révolutionnaire qui vise une transformation de la société au moins aussi profonde que le marxisme – simplement dans une direction très différente).

Mais assez de controverse, parlons de l'œuvre. Le grand point fort des Deux étendards, c'est avant tout le style. Nous avons là un roman écrit dans les années 40, qui emploie des archaïsmes narratifs délibérés, et qui pourtant est plus moderne, plus vivant, plus passionné, plus décapant, plus charnel, plus violent, plus fort, plus couillu que presque toute la littérature actuelle. Comment peut-on après une telle lecture croire ne serait-ce qu'une seconde que Pierre Mérot ou Jonathan Littell sont autre chose que des écrivains mineurs ? (je ne parle même pas de Beigbeder ou de Nothomb, ce serait trop facile)

Il faut bien ça pour arriver à développer sur plus de 1300 pages une intrigue qui tiendrait sur quelques lignes, sans jamais que la lassitude ne s'installe. Rebatet n'est pas Victor Hugo, on fait vite le tour des décors et des paysages, c'est sur le contexte qu'il s'attarde ; l'histoire se passe dans les années 20, les années folles, alors il y a de quoi faire, on a le droit à une visite guidée de la littérature de l'époque (Proust et Gide en tête, Céline n'a encore rien écrit), on écoute Wagner, Stravinski, et du jazz, on croise les surréalistes dans leurs balbutiements, on fait le tour des galeries d'art à une époque ou les sales pattes des artistes concrets et des Lagardère ne les avaient pas encore irrémédiablement souillées.

Sans rien forcer, Rebatet laisse son histoire se dérouler lentement et naturellement, rien n'arrive de façon improbable ou téléphonée — et pourtant ce ne sont pas les changements de direction subits et les imprévus qui manquent, chaque fois que le lecteur croit avoir compris où va l'histoire, il est pris au dépourvu par un nouveau retournement, qu'il ne pouvait prévoir et qui pourtant est parfaitement sensé rétrospectivement ; si on est à dix mille lieux du réalisme social, tout ça dégage pourtant une impression de très forte vraisemblance, on y croit, beaucoup plus qu'on ne croit aux histoires navrantes de l'autofiction moderne.

Et quelle richesse ! Non seulement les Deux étendards sont une mine à citations (allez juste une seule, pour la route : "Les actes les plus répugnants, les plus féroces ou les plus bêtes sont imputables à l'homme collectif, à l'animal en foule ou en nation. C'est toujours au nom de cette collectivité que l'on pousse l'homme aux guerres les plus barbares, guerres de peuples ou guerres de classes, aux mouvements de fanatisme les plus aberrants. Les collectivités exigent de plus en plus des hommes, indistinctement, la même obéissance servile, sans égard à leur rang, à leur valeur propre. Autrui ne se révèle que pour m'empêcher d'être ce que je peux, ce que je dois être. Mon premier devoir est donc de me retrancher contre autrui. […] On s'apercevra un jour que ce sont les individualistes forcenés, comme disent les orateurs de politique et de chaire, les « monstres » n'ayant d'autre morale et d'autre fin que leur propre épanouissement, qui ont sauvé la civilisation au siècle de la barbarie sociale."), mais on y traite de presque tous les thèmes dont il est possible de traiter dans un roman.

Il y a du sublime et du vulgaire, de la foi et de l'iconoclastie, des bourgeois et des pauvres, de la vertu et du vice, de la fidélité et des amants, du travail honnête et des larcins, des Russes blancs et des Arabes, de la poésie et du sordide, de la chasteté et de la débauche, des sentiments et du cul, des paradis aristocratiques et des trous malsains, la ville et la campagne, Paris et Lyon, la France, l'Italie et la Turquie, il y a là la matière d'au moins quinze romans, en un seul.

Alors voilà, on bavera tout ce qu'on veut sur Rebatet : les Deux étendards est non seulement un des plus grands romans du 20e siècle, mais probablement aussi le dernier grand roman français de ce même siècle, qui à lui seul pulvérise tout le nouveau roman, tout l'oulipo, et toute l'autofiction.

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