Les Vestales

Avis sur Les filles de rêve

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Attendue, vous êtes venue, une après-midi chaude, dans les avenues, sous une ombrelle blanche, avec, dans vos cheveux, tous les étés du Monde. Vous êtes venue, tout mon rêve au soleil n'aurait jamais osé vous espérer si belle."

Cet extrait d'un poème de jeunesse d'Alain Fournier, donne le ton : la fille de rêve sera pure et diaphane ou ne sera pas.

Rien à voir, donc, avec ces belles plantes à fantasmes dont les courbes offertes appellent la caresse, et que le regard cueille en les dénudant, et si ambiguité il y a, c'est bien dans ce titre qu'elle s'exprime.
Qui sont-elles en effet ces Filles de rêve dont nous parle Alain Corbin?

Descendantes de Diane plus que de Vénus, elles en ont la beauté pure et le regard lointain, altières et graves, elles ne jouent pas sur la séduction, parées de leur seule vertu, dans un maintien pudique qui les caractérise, ignorantes de la puissance érotique de leurs formes, prudes, et jamais alanguies.

Et pourtant, ce sont sur elles, vierges farouches parfois à peine entrevues, que vont cristalliser les rêves de toute une vie, sur elles, que vont converger les désirs purs et désincarnés de jeunes hommes romantiques, rêvant d'innocence et d'absolu, dans leur quête éperdue d'un être aimé inaccessible.

Alors, bien sûr, entre "postulations angéliques" et "exploits de bordel", l'homme du XIXe siècle, balance, mais toute son exaltation, toute sa fougue romanesque et amoureuse se tourne vers ces filles au visage d'ange, le plus souvent blondes et fines, dont la grâce, l'évanescence, et surtout la modestie, nourrissent un sentiment platonique qui ne saurait être consommé.

Cet être d'autant plus merveilleux qu'il reste inaccessible, "pur et inaltérable comme une particule de lumière", C'est la vestale qui fait rêver, étrange, voire étrangère, et mystérieuse, à l'instar de ces déesses de la mythologie ou de ces chastes immortelles qui avaient nom Artémis et surtout "Nausicaa aux bras blancs", l'innocente beauté dont Ulysse, ébloui mais fidèle, fera sa fille de rêve à jamais.

Antiquité et littérature ont célébré l'amour impossible, incarné entre autres par Iseut au clair visage : "ses cheveux blonds tressés forment un cercle d'or au-dessus de sa tête, son corps est harmonieux et ses yeux brillants, elle a un teint de rose, clair et plein de fraîcheur ", alors, certes, Iseut est adultère, mais les amants sont innocentés par la magie du philtre d'amour.

Divine et incroyablement belle, Laure, écrit Pétrarque, "porte mon coeur sur son visage, et ce beau visage dont je porte l'image dans mon sein, et que je vois partout où je regarde, tyrannise ma volonté : en lui, tout se montre entre la blancheur et l'or. Les beaux yeux noirs de Laure, m'ont fermé le chemin d'un autre amour, et tout lieu m'attriste lorsque je n'y vois pas les beaux yeux suaves."
A la mort de Laure, le poète cultive le souvenir : il ne s'en détachera jamais, écrivant, résigné :"je suis né pour pleurer."

Ces filles de rêve, ces héroïnes de fiction romanesque ou poétique -l'auteur n'en cite pas moins de dix-neuf- auront donc contribué, selon lui, à forger l'imaginaire amoureux des hommes, reléguant à l'arrière-plan les femmes-fleurs pulpeuses et charnelles, représentantes de Vénus "à sa proie attachée", pour célébrer ces jeunes filles au "regard si pur", "au beau visage effacé", comme celle qui surgit un jour dans la vie du Grand Meaulnes, et qui s'appelait Yvonne de Galais :

Souvent, plus tard, lorsqu'il s'endormait, après avoir essayé de se rappeler le beau visage effacé, il voyait en rêve passer des rangées de jeunes femmes qui ressemblaient à celle-ci. L'une avait un chapeau comme elle et l'autre son air un peu penché, l'autre son regard si pur, l'autre encore sa taille fine, et l'autre avait aussi ses yeux bleus; mais aucune n'était jamais la grande jeune fille."

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