La pureté de la Doctrine face à la complexité de l'expérience

Avis sur Les mains sales

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"Les Mains sales" est une pièce de théâtre écrite de la main (vous l'avez ?) de Jean-Paul Sartre, que j'ai d'abord découvert enfant via un sketch d'Albert Dupontel, avant de m'intéresser d'un peu plus près à l'ensemble de son œuvre.
"L'existentialisme est un humanisme", retranscription d'une de ses conférences, axée sur la vulgarisation de sa pensée philosophique, m'a séduit lorsque j'étais adolescent et s'est avéré autrement plus digeste que son traité savant, "L'Être et le Néant, essai d'ontologie phénoménologique", ouvrage auquel je me suis attaqué sans pouvoir, je le confesse, en venir à bout, les quatorze occurrences du mot « être » dans une même phrase, telle la parfaite antithèse d'un hapax, ayant porté le coup de grâce à ma patience.

Néanmoins, ce ne sont pas tant les livres théoriques qui m'ont permis de me familiariser avec Jean-Paul Sartre et sa pensée. Les concepts qu'il porte m'ont avant tout été transmis par son théâtre, reflet de son paradigme existentialiste, de ses visées politiques et de son engagement, à l'instar par exemple des "Séquestrés d'Altona", illustration du traumatisme causé par l'usage de la torture, y compris pour le bourreau, via une famille allemande placée sous le sceau de l'infamie.
Mais de ce que j'ai pu lire jusqu'à présent, "Les Mains sales" reste à mes yeux l'oeuvre majeure du philosophe écrivain et dramaturge, tout du moins celle qui m'a le plus marqué dans son répertoire.

L'histoire prend place en Illyrie, pays dominé par les fascistes pendant la Seconde Guerre Mondiale, et fait intervenir un Parti communiste tiraillé entre différentes orientations. Hugo, un jeune intellectuel souffrant du complexe d'être un « bourgeois révolutionnaire » ne partageant pas l'habitus de ses camarades et dont la personnalité présente d'ailleurs bien plus d'affinités avec l'anarchisme que le communisme autoritaire dudit Parti, est affecté au journal, outil d'information comme de propagande. Désireux de faire ses preuves, de montrer qu'il est capable lui-aussi de suspendre le cours de sa pensée et de tuer, le jeune exalté saisit l'opportunité qui s'offre à lui pour se voir affecté à la mission d'assassiner Hoederer, cadre du Parti soupçonné de pactiser avec l'ennemi dans l'optique de trouver une issue politique à la fin de la guerre. Il entre donc au service de ce dernier en tant que secrétaire (sa couverture) et s'installe à ses côtés avec sa femme Jessica. Toute une série de dilemmes moraux le conduisent à se remettre en cause, ce plus encore face à l'argumentaire de sa cible, avant que le cours des évènements n'aboutisse à une issue aussi inéluctable que funeste, un crime tant passionnel que politique.

Compte tenu des doutes qui accablent le personnage tout au long de la pièce, quant à ce qui relève ou non du devoir moral, démontrant ainsi la difficulté à concilier des principes et autres axiomes érigés en lois absolues, faisant du recours à la violence et du sacrifice pour une cause des impératifs supérieurs, avec la complexité des situations rencontrées et les aspérités de l'existence humaine, des parallèles évidents peuvent être établis entre cette pièce et "Les Justes" d'Albert Camus, mis en scène durant pratiquement la même période. Le deuxième tableau de l'oeuvre sartrienne fait d'ailleurs référence aux évènements qui s'y déroulent, lorsque le personnage d'Hugo s'emploie à défendre les vertus du terrorisme anarchiste : « En Russie, à la fin de l'autre siècle, il y avait des types qui se plaçaient sur le passage d'un grand duc avec une bombe dans leur poche. ».

Toutefois, si elles partent d'une base relativement similaire en matière d'enjeux, les deux productions littéraires se distinguent par leur traitement et j'ai pour ma part une petite préférence pour "Les Mains sales", percutante à bien des égards et source de réflexions une fois le livre refermé.
Un point qui revient tel un leïmotiv est le « jeu » auquel se livre le couple formé par Hugo et Jessica, cette dernière étant, derrière ses facéties et son air espiègle, autrement plus lucide que son mari. Cet échange de simulacres rappelle en outre la comédie à laquelle le futur tueur est contraint de s'adonner, ce qui contribue plus encore à la maturation dans son esprit d'intellectuel parasité par des pensées contradictoires d'un cas de conscience : « On est tueur de naissance. Toi, tu réfléchis trop : tu ne pourrais pas. ». N'oublions pas non plus le dénouement, qui montre à merveille à quel point tout ceci n'était qu'une farce.

Certains passages continuent à me rester en tête, entre autres l'altercation entre les gardes du corps de Hoederer et Hugo, ce dernier cherchant tant bien que mal à dissimuler sa honte pour n'avoir connu ni la faim, ni la misère : « Vous pouvez me croire : ils venaient me faire payer pour mon père et mon grand-père et pour ceux de ma famille qui ont mangé à leur faim. Je vous dis que je les connais. Jamais ils ne m'accepteront... ».
On peut aussi évoquer la confrontation de l'intellectuel embourgeoisé d'antan, transformé en fervent petit soldat agissant conformément à la discipline du Parti, avec celui qu'il doit éliminer, l'ambitieux révolutionnaire nourri d'idéalisme se voyant pris au piège de ses dénégations : « Toi, je te connais bien, mon petit, tu es un destructeur. Les hommes, tu les détestes parce que tu te détestes toi-même ; ta pureté ressemble à la mort et la Révolution dont tu rêves n'est pas la nôtre... ». [...] « Quelle rage avez-vous de jouer aux tueurs ? Ce sont des types sans imagination : ça leur est égal de donner la mort parce qu'ils n'ont aucune idée de ce qu'est la vie. ».

D'une certaine manière, Hugo n'est pas sans me rappeler le personnage de Tchen dans "La Condition humaine" d'André Malraux, qui s'engage à corps perdu dans la lutte armée, au point que son combat révolutionnaire se mue en une mystique suicidaire : « Tirez sur moi, je vous dis. C'est votre métier. Écoutez donc : un père de famille, c'est jamais un vrai père de famille. Un assassin, c'est jamais tout à fait un assassin. Ils jouent, vous comprenez. Tandis qu'un mort, c'est un mort pour de vrai. ».
Dans le cas présent, ce qui est d'autant plus cruel est la vanité de son acte puisque le meurtre de Hoederer n'a en vérité guère empêché le fléchissement de la ligne du Parti. C'est pourquoi, refusant de sacrifier ses convictions sur l'autel de la nouvelle direction prise par ses anciens alliés communistes, Hugo sort de la pièce (au sens propre comme figuré), en prononçant ces mots, « non récupérable », tel un couperet final.

Mais il vaut mieux que je n'en dise pas plus, histoire de vous laisser découvrir par vous-même cette pièce de théâtre, que ce soit via la lecture ou la représentation.

"Les Mains sales" constitue donc un exemple emblématique du théâtre engagé d'après-guerre, au même titre que "L'État de siège" de Camus ou "Rhinocéros" d'Eugène Ionesco.

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