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Lolita par Kevin-1677

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Le thème est au combien tabou et subversif, puisqu’il s’agit de l’amour pédophile d’un professeur, Humbert Humbert, âgé d’une quarantaine d’années, pour une jeune fille, Dolores Haze, âgée seulement de douze ans. Néanmoins, le fond comme la forme bousculent les réticences et confinent au sublime (sans, pour ma part, conduire jusqu’à la sublimation, à la reconnaissance et à la normalisation de ce que fait Humbert Humbert).
L’histoire tout d’abord. Humbert Humbert a connu une première relation adolescente avec une jeune fille morte peu de temps après et sans qu’ils n’aient pu faire l’amour. Elle possédait les caractéristiques très rares d’une « nymphette », catégorie de jeunes filles atypiques que le professeur n’aura de cesse de désirer ensuite. Qu’est-ce qui fait une « nymphette » ? Il serait vain d’énumérer des qualités, de tenter de dresser un profil-type. La beauté physique, par exemple, n’y suffit pas. C’est peut-être avant tout le charme d’un passage, celui de l’enfance avec ses traits, ses attitudes, ses expressions, à tout ce qui lui fait face, à l’adulte en devenir. Entre divers séjours en structures de soin, le narrateur essaiera de se ranger dans une relation mature avec une femme de son âge. Mais ses frustrations, bientôt traduites par son manque d’égard et son mutisme, auront raison de son histoire. Et c’est au centre de sa désespérance qu’il rencontre Lolita, Dolores Haze, fille de sa prochaine propriétaire et future épouse Charlotte Haze. Il se retrouve alors subjugué devant la nymphette idéale qui devient très vite l’obsession de sa vie. Plutôt bel homme, il n’a pas de mal à se rapprocher d’elle, et de contacts en caresses il parvient même à jouir à ses dépens alors qu’elle est assise sur lui. Cette rencontre est l’aubaine de sa vie autant qu’une torture : il meurt de l’envie de la posséder tout en souhaitant rester dans l’anonymat, ne pas se faire prendre, et lui faire le moins de mal possible. Le scénario s’emballe quand Charlotte Haze fait part à notre narrateur de ses sentiments amoureux. Etudiant scrupuleusement la situation dans le but de rester auprès de Lolita, Humbert Humbert feint la réciprocité et va même jusqu’au mariage. Mais quelques semaines après, Mme Humbert découvre le sombre carnet intime où son mari couche impudiquement ses perversités et lui intime l’ordre de quitter la maison. Cependant, le destin s’emmêle qui voit brusquement Mme Humbert être renversée par une voiture dans la foulée. Cet accident inespéré fait d’Humbert Humbert le père proclamé de Lolita et lui donne pour ainsi dire carte blanche. Après être allé la récupérer dans son camp de vacances, et lui avoir annoncé le décès de sa mère, ils partent pour un road-trip américain de près d’un an. Ils enchaînent alors les motels, les restaurants, les séances ciné, courant une vie débridée où la luxure n’est jamais loin. Humbert Humbert a recours au chantage et à l’argent pour obtenir les actes sexuels recherchés et contraindre la petite lorsqu’elle s’énerve ou fait part de ses envies d’ailleurs. Au bout d’un an, ils s’installent dans la ville de Beardsley où Humbert Humbert a la possibilité d’obtenir un poste à l’université et de se renflouer quelque peu, ainsi que de donner à Lolita, à l’occasion d’une école renommée, un semblant d’instruction. Au terme d’une autre année, Lolita exprime le souhait de reprendre la route, mais en choisissant cette fois-ci elle-même l’itinéraire et les activités. Demande acceptée, mais en quelques semaines Lolita tombe apparemment malade, entre à l’hôpital puis en disparaît, laissant Humbert Humbert dans un tourment indéfinissable. Elle a en fait fui avec son jeune professeur de théâtre rencontré à Beardsley. Bien plus tard, Lolita, alors âgée de 15 ans, finit par le recontacter pour lui demander de l’argent. Lorsqu’ils se rencontrent à nouveau (et pour la dernière fois), Lolita va se marier à Dick, ayant auparavant été rejetée par son professeur de théâtre qui voulait uniquement la faire tourner dans des jeux salaces. Toujours épris d’elle comme au premier jour, Humbert Humbert essaie de la faire revenir mais Lolita refuse et lui fait comprendre qu’elle est bien mieux sans lui. Il ne lui reste alors plus qu’une chose à faire : se rendre chez le dramaturge et l’assassiner.
Pourquoi et comment ce roman parvient-il à neutraliser les réticences dues au thème ? Plusieurs points peuvent être avancés. La complexité d’Humbert Humbert et de la relation avec Lolita, sur le fil de l’inacceptable. Humbert Humbert est loin de l’archétype du pédophile égotique ne cherchant qu’à assouvir ses pulsions sans aucune prise en compte de l’objet sexuel. Il est éperdument épris de la jeune fille et n’agit pas sans montrer un certain égard à son bien-être. Quant à cette jeune fille, Lolita, elle n’est pas installée et figée dans une situation passive de victime : elle se montre insolente, joueuse et même aguicheuse. Dès le départ, elle semble bien consciente de l’attrait qu’elle exerce sur le protagoniste et sait en profiter. A douze ans, elle a déjà eu des rapports sexuels, et c’est finalement elle qui engage le premier rapport avec Humbert Humbert (cela ne minimisant rien, comprenez-moi bien). Et toujours sur le fil de l’inacceptable, Nabokov a donné ces traits et cette personnalité à une jeune fille de douze ans. Ce n’est pas rien : comment la lecture n’aurait-elle pas été définitivement moralisante voire impossible si la jeune fille avait été âgée, par exemple, de quatre, six ou huit ans ? Précision somme toute inutile mais je n’aurais pas ouvert le livre. Cheminons une dernière fois sur ce fil et disons-le clairement : ce livre n’est pas pornographique. Nous savons que des actes sexuels ont lieu, mais ils ne sont pas décrits. Et pour cause : la pédophilie d’Humbert Humbert est essentiellement onirique. Nabokov s’explique sur ce point, en faisant le lien entre pornographie et morale. La pornographie engage une routine scénaristique où il convient d’aller crescendo dans l’orgie, or il a souhaité faire un pas de côté décisif sur cette pornographie, pour ainsi présenter un livre qui ne se veut pas moralisant, par-delà le bien et le mal pourrait-on dire. Si l’histoire met bien évidemment en prise avec les jugements moraux, elle ne poursuit néanmoins pas un dessein moral.
Et enfin, dernier point qui opère selon moi contre les réticences : la littérature est ici à son comble. J’ai rarement lu quelque chose d’aussi bien écrit. Le vocabulaire par exemple, exigeant, est d’une richesse incroyable. Du début à la fin, ma lecture a eu le goût du miel.

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