La Science et Son prophète

Avis sur Manifeste du parti communiste

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Karl Marx a pu écrire beaucoup de choses intéressantes et le personnage n'était pas un imbécile mais soyons honnêtes : ce petit texte est tout-à-fait médiocre.

Le Manifeste du parti communiste devait servir de bréviaire aux communistes de l'époque de Marx et il a conservé cette fonction jusqu'à nos jours, encore que d'une façon qui me paraît curieuse. Quel intérêt, en effet, peut bien présenter ce texte aujourd'hui alors qu'il est pour moitié au moins dévolu à des réflexions qui ne concernent que l'époque de Marx, c'est-à-dire le milieu du XIXe siècle ? Assurément, aucun. Le Manifeste n'est lu que parce qu'un militant ou un sympathisant communiste doit avoir lu Marx. Le Manifeste est court et simple : il remplit tout-à-fait cette fonction. Et je dois avouer n'avoir moi-même pas encore eu le courage de lire Le Capital, texte qui me paraît pourtant loin d'être inintéressant...

Enfin, ne soyons pas trop injustes, le Manifeste présente tout de même une sorte d'intérêt historique : il en dit beaucoup sur son époque.

J'ai envie de m'essayer, pour cette critique, à une réflexion qui me mettra tout le monde à dos. Mais pourquoi pas, après tout ?

Dans le Manifeste, Marx soupèse la situation historique en ce milieu de XIXe siècle en mettant en balance les divers groupes politiques, les intérêts économiques et sociaux et le devenir historique nécessaire ; il faut en déduire une politique révolutionnaire devant faire triompher le socialisme. Aujourd'hui encore, l'exercice est resté coutumier dans certains milieux d'extrême-gauche. Il est bon ton d'estimer que la dialectique coronavirus, effondrement écologique et mouvements sociaux américains va faire péricliter l’État et permettre, dans le chaos, la réalisation nécessaire de la social-démocratie par le peuple libéré de ses chaînes (qui le rendent mauvais) et, après demain, de l'utopie communiste.

En se livrant à cet exercice, donc, Marx s'attaque au socialisme qu'il qualifie de socialisme utopique. L'expression me fait beaucoup sourire. Pourquoi ce socialisme est-il utopique, d'après Marx ? Mais pardi ! Parce qu'il n'est pas scientifique, voyons !

Au XIXe siècle, on s'est mis à penser que la Science devrait permettre la réalisation d'une société parfaite, une société conforme à la Raison. Toutes les institutions sociales n'étant que le fruit de l'obscurantisme des âges obscurs antérieurs au XVIIIe siècle, il est possible de faire table-rase et d'utiliser les outils scientifiques pour bâtir la meilleure des sociétés possibles.

Or, la reine des Sciences, ce sont les mathématiques. On aime ce qui peut se calculer, se quantifier, se mesurer : toutes choses qui rassurent le scientifique, qui le placent dans une sécurité aux apparences d'objectivité. Les chiffres font plus sérieux que les impressions ! Or, la science sociale qui calcule par excellence, c'est l'économie. L'économie est ainsi devenue la science maîtresse devant poser les bases d'une théorie politique scientifique, c'est-à-dire, meilleure que toutes les autres. L'idée de socialisme scientifique, c'est Proudhon qui l'invente, critiquant le capitalisme et la propriété privée à base de calculs mathématiques et de considérations économiques. Pour Proudhon, l'économie doit explicitement servir de base à la construction d'une société plus juste.

Dans les années 1840, ce genre de considérations sont à la mode. Elles sont loin de ne concerner que les socialistes et autres marginaux : le saint-simonisme, doctrine économique et religieuse qui prône l'utilisation des outils scientifiques pour bâtir une société rationnelle basée sur la libre-association, est pour ainsi dire la doctrine officielle de l'État français — et elle l'est sans doute encore aujourd'hui, d'une manière ou d'une autre.

Proudhon et Marx sont, de cette manière, tout-à-fait en phase avec leur époque. Imaginer un socialisme scientifique, c'est lui donner une légitimité incritiquable : on ne peut critiquer la science, on ne peut critiquer ce qui est rationnel. Le fils de tonnelier franc-comtois, qui a bâti sa culture en autodidacte, qu'était Proudhon était peut-être particulièrement sensible à ce souci de légitimité, dans sa prime jeunesse.

Marx était un grand lecteur de Proudhon, avant qu'il ne l'excommunie à cause de leurs désaccords trop nombreux. Il a toutefois conservé de Proudhon l'idée d'un socialisme scientifique, de l'utilisation de la science pour bâtir la théorie politique de demain.

Marx, en tant qu'enfant de la grande bourgeoisie allemande, était aussi un grand lecteur des idéalistes allemands, ses compatriotes auxquels il donnait une grande importance puisqu'il se permettait de mépriser Proudhon au motif que ce dernier était incapable de les lire, le petit paysan franc-comtois ne comprenant pas l'allemand (quand bien même le comté de Bourgogne fut autrefois terre d'Empire...) Or, l'idéalisme allemand, lui aussi, est très en vogue au milieu du XIXe siècle. Kant ou Hegel sont des penseurs à la mode. Ils ont imaginé l'idée selon laquelle la Raison serait l'acteur d'un Progrès qui libérera progressivement l'homme de ses chaînes et fera advenir un monde idyllique, une paix éternelle. Saint-Simon y croyait aussi, d'ailleurs, et chez lui comme chez Hegel, l'idée est pensée en tant que théologie : l'histoire, selon l'idée médiévale, est une théophanie, c'est-à-dire une manifestation de Dieu. En fait, au milieu du XIXe siècle, tout le monde croit, plus ou moins confusément, à cette notion de progrès, à moins d'être un indécrottable pécore. En somme, ce qui fait sérieux, c'est de croire au progrès, et plus encore de pouvoir argumenter dans le verbiage nébuleux des philosophes allemands.

Or donc, qu'est-ce qui distingue le socialisme utopique du socialisme scientifique de Marx et de Engels ? C'est bien simple : le socialisme utopique n'est pas conforme à la théorie historique de Hegel, ou plus exactement, à l'interprétation qu'en a faite Marx, raison pour laquelle il rejoint immanquablement le rang des socialistes « réactionnaires. » (berk !)

Expliquons-nous.

Pour faire simple, Hegel a bâti une théologie de l'histoire selon laquelle l'Esprit libèrera progressivement l'homme de ses chaînes, et ce grâce à la construction historique tout-à-fait moderne qu'est l'État.

Mais Marx est de ces hommes qui pensent que l'Esprit ça ne fait pas très sérieux, et surtout, pas très scientifique. C'est un matérialiste, au sens étroit du terme, celui d’Épicure : le monde n'est organisé que par la rencontre chaotique et aléatoire de bouts de matière, à savoir, les atomes. Marx, au lieu de voir l'Esprit animer le progrès historique, préfère donc y voir la matière. Qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Pour Hegel, l'Esprit se manifeste par les idées qu'ont les hommes ; et, par un procédé d'affirmation, de réfutation puis de réaffirmation, les hommes progressent lentement vers la Vérité. Pour Marx, donc, les idées n'ont plus qu'un rôle marginal : c'est la matière qui guide l'histoire, c'est-à-dire les rapports de production et les antagonismes sociaux qu'ils créent. « L'histoire de toute société jusqu'à nos jours, donc, est l'histoire de luttes des classes. » C'est la première phrase du Manifeste.

Cette histoire, en raison de ses contradictions internes, a fait se succéder les différents stades historiques. Le communisme primitif a ainsi accouché de l'esclavage antique, qui a donné naissance au féodalisme, qui lui-même a implosé grâce à l'action révolutionnaire de la bourgeoisie qui a créé son propre modèle, le capitalisme, lequel, grâce à ses propres contradictions, donnera bientôt lieu à nouveau au communisme, mais en mieux. La boucle est bouclée, l'histoire est terminée !

Il y a tout de même un paradoxe frappant. Marx a beau faire de l'histoire un procédé « matériel », celle-ci n'en est pas moins organisée (et non chaotique) ce qui, en toute logique, devrait présupposer l'existence... d'un principe spirituel structurant, d'une forme ou d'un idéal-type métaphysique ! (dans un sens platonicien)

Mais rappelons-nous : l'Esprit, ça ne fait pas sérieux, ça ne fait pas scientifique. De la même façon, Freud a rejeté férocement toute interprétation de la psychologie faisant appel à l'âme, quand bien la psychologie est littéralement la « science de l'âme. » Pourquoi ? Mais simplement parce que Freud voulait que ses théories puissent recevoir la légitimité scientifique nécessaire à leur reconnaissance comme pouvant servir de base à une discipline intéressante, sérieuse.

Au vrai, on a plus beaucoup lieu de croire aux théories historiques de Marx. Marx pensait que c'était le moulin à vent et à eau qui a permis de passer de la féodalité au capitalisme. On sait aujourd'hui que les Romains connaissaient déjà ces technologies. De la même manière, le féodalisme n'est pas né « naturellement » des contradictions internes à l'esclavage antique ; il est simplement né d'un contexte d'insécurité essentiellement causé par une série de mauvaises décisions et d'erreurs de jugement lors de l'invasion d'Attila. Il n'y a pas plus lieu de croire, comme nos bons et naïfs nanarchistes qui, heureusement, manquent de courage viril pour être véritablement révolutionnaires, que l'effondrement de l’État produira nécessairement une société communiste ; il serait même plus sérieux de croire que le chaos ne génèrera rien de plus que la violence, l'injustice et rien de beaucoup plus enviable au capitalisme, aussi peu enviable puisse-t-il être. Par exemple, l'effondrement de l’État au Mexique n'est pas en train de réaliser l'utopie communiste et la société sans classes en ce moment-même... Au contraire !

Il n'y a aucune raison de croire que l'histoire puisse être résumée et systématisée par une théorie historique universelle. Paul Veyne, dans un livre génial qui m'a beaucoup inspiré cette critique, a remis en cause cette façon qui était très à la mode depuis le XIXe siècle de penser l'histoire par le prisme d'une théorie capable d'en résumer l'ensemble des mécanismes par une seule proposition, comme la lutte des classes, le progrès, le politique, la quête de pouvoir ou la poursuite du profit personnel. L'histoire, ce n'est jamais que beaucoup de hasards, de situations inattendues, de décisions prises par une multitude d'hommes par le prisme de leurs idées, de leurs croyances, de leurs émotions, et qui ont des conséquences toujours imprévisibles. Ce qui veut aussi dire qu'il est vain de vouloir imaginer la société idéale de demain...

Il faut toutefois poser une question. Pourquoi le marxisme a-t-il eu un tel succès ?

Eh bien, pourquoi le christianisme a-t-il réussi ? Les historiens tombent d'accord pour affirmer que le christianisme naît dans un contexte qui lui est favorable, à une époque où les idées que prône le christianisme sont à la mode. Pour le reste, ce n'est qu'une question de hasard... Peut-être que si Constantin n'avait pas été personnellement attiré par le christianisme, le christianisme ne se serait jamais imposé...

Le marxisme, c'est pareil. Les théories de Marx plaisent au XIXe et au XXe siècles : elles correspondent tout-à-fait à ce que les gens tendent à penser à cette époque. Le fond de la théorie historique de Marx, c'est cet a priori libéral qui voudrait que les hommes ne soient animés que par leurs intérêts égoïstes (ce qui fait beaucoup plus sérieux que les analyses historiques, jugées naïves, qui ne voient pas dans l'action des hommes autre chose que le fruit de leur propre cynisme et de leur indécrottable immoralité). Le marxisme, en plus, a un côté élitiste et bourgeois tout-à-fait à-même de parler aux classes éduquées et influentes (ce qui fut surtout vrai après guerre). C'est aussi à ça que doit la pérennité de l'influence marxiste : le marxisme est séduisant parce qu'il emploie un vocabulaire scientifique et technico-technique qui le rendent crédible, dont les ressorts correspondent tout-à-fait aux critères de légitimité du discours vrai du XIXe et du XXe siècle, et encore partiellement aujourd'hui. Le marxisme répondait aux attentes qu'on avait à l'égard d'un discours disant le vrai. Au Moyen Âge, un discours paraissait vrai s'il était théologique. À l'époque contemporaine, il paraissait l'être s'il était ou s'il paraissait être scientifique. Cela veut-il dire qu'il l'est pour autant ? Non, bien sûr !

D'ailleurs, Marx et le marxisme ont pu donner lieu à des manifestations pour le moins étranges et peu rationnelles. J'irais jusqu'à voir en Marx un prophète déguisé en scientifique, ou un prophète du scientisme : le marxisme, à bien des égards, ressemble à un discours « religieux » déguisé en science. Marx ne s'est bien sûr pas une seconde pensé en prophète, encore qu'il se comportait assez de cette manière, notamment lorsqu'il excommuniait tous les socialismes hérétiques et lorsqu'il déclamait de grandes prédictions sur un ton péremptoire et convaincu, comme après avoir remué les viscères de la dialectique dans son bol de café. Mais il pu être appréhendé comme tel. Il faut voir, d'ailleurs, les militants ou les pays communistes qui affichaient en grand son portrait comme une sorte d'idole. Et puis les Lénine, les Trotski et autres fanatiques faire l'exégèse de ses textes comme s'il s'agissait d'un corpus de textes saints. Un jour, un militant d'extrême-gauche découvrant la pensée de Marx m'a sorti : « mais Marx a dit que le capitalisme s'effondrerait de ses propres contradictions et grâce au capitalisme, le communisme adviendra ! » Comme si la parole de Marx avait valeur de vérité en soi, comme s'il avait énoncé une prophétie !

Mais Marx manquait d'imagination. Pourquoi n'y aurait-il pas d'autres étapes intermédiaires entre le capitalisme et le communisme ? Pourquoi Hegel a-t-il pensé que l’État, grande idole moderne, serait la forme historique absolue devant réaliser la libération de l'homme ? Pourquoi les nationalistes ont-ils cru que l’État-nation, qui était le produit de l'histoire récente à leur époque, serait l'aboutissement final et nécessaire de l'histoire des peuples ? Pourquoi enseigne-t-on au collège et au lycée aujourd'hui que l'histoire, depuis la nuit des temps, devait aboutir nécessairement à la mondialisation, au Marché mondial et à l'Union Européenne ?

Au vrai, le marxisme était extrêmement minoritaire jusqu'à la révolution bolchévique. Le succès du marxisme ne doit à rien de plus qu'au succès des magouilles et des coups-bas d'une bande de fanatiques prêts à tous les crimes pour écraser leurs ennemis. Le succès du marxisme, c'est le succès de la tyrannie et du cynisme, corolaires naturels du vertige des absolus et des rêves du Bien. Si les Bolchéviques n'avaient pas réussi à éliminer tous leurs opposants dans la tourmente révolutionnaire, Marx ne serait peut-être resté qu'un auteur obscur et peu lu, tandis que les textes de Proudhon ou de Bakounine seraient restés massivement édités (ce qui n'est pas du tout le cas, surtout pour le premier).

Le côté intello allant dans le sens des a priori à la mode dans les classes éduquées a fait de Marx un penseur à succès parmi les élites intellectuelles occidentales après-guerre. Contre toute attente, le marxisme a créé cette situation profondément paradoxale à l'égard de sa propre théorie : elle est devenue la théorie d'une élite intellectuelle qui détient, peut-être pas le pouvoir, mais à tout le moins un rôle central dans les milieux de la culture, des idées ou dans certains corps constitués, comme la justice.

Ironie de l'histoire, matière toujours pleine de surprises.

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