La machine infernale

Avis sur Martin Eden

Avatar Nica  Nor
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(En relisant cette critique quelques mois après l'avoir écrite, je me rends compte que ce n'en est pas une à proprement parler mais plus une inspiration littéraire sur l'histoire de ce beau roman. Alors, passez votre chemin si vous souhaitez garder l'essence de l'intrigue intacte.)

Martin Eden, l’histoire d’un marin intelligent, charismatique et courageux qui se laisse happer malgré lui par un monde qui n’est pas le sien et qu’il abhorre du plus profond de son être. Tout part d’un soir d’été où il sauve, d’une rixe qui allait mal tourner, un jeune nanti. Pour lui exprimer sa gratitude, celui-ci invite notre héros à dîner.

Et là, tout bascule.

Son existence ne sera plus jamais la même, les voyages, la camaraderie, les excès de boisson disparaîtront jusqu'à plonger dans les limbes reculées des souvenirs. Il tombe amoureux de Ruth, jeune bourgeoise prude et angélique. Il décide dès lors qu’il sera l’égal de cette jeune femme, qu’il lira tout ce qui lui sera possible de lire, qu’il apprendra la grammaire et les secrets de la langue anglaise, qu’il s’exprimera avec éloquence et rhétorique comme cette belle et gentille caste qu’est la bourgeoisie. Pour lui c’est un monde inconnu que celui de cette élite, il l’idéalise, le rêve plus beau qu’il ne l’est. Rapidement, il se rend compte grâce à sa capacité d’assimilation et d’apprentissage impressionnante que ce haut du pavé n’est que paraître et hypocrisie. Il se met à apprendre à une vitesse folle, accumule les connaissances et les savoirs.

« Chaque page, de chaque volume n’entrebâillait qu’une fenêtre
minuscule du paradis intellectuel auquel il aspirait. »

Martin surpasse alors très rapidement les bourgeois et les intellectuels qu’il fréquente, enfermés dans les théories, les préjugés et les croyances archaïques. Il est convaincu qu'ils ne connaissent rien de ce qu'est la "vie", ne l’ont jamais vécue, n’ont jamais vraiment sué pour la gagner. Lui sera écrivain et rien d'autre, il en est persuadé. Quelque chose le différencie de la masse. Il se met à écrire à une vitesse folle, accumule les manuscrits et les poèmes.

« Il écrirait : il serait un de ces êtres privilégiés à travers
lesquels le monde entier voit, entend et sent. »

Mais son style ne plaît pas, même sa bien aimée ne lui trouve aucun talent, pauvre Martin ! Tous ses manuscrits lui reviennent des éditeurs, sans succès. Il n’a plus un sou, hypothèque ses biens pour vivre, est renié par sa future belle famille et plus tard par son seul et unique amour. Il n’a plus de raison de vivre Martin, sans cet amour qui lui a fait renoncer à son ancienne vie. Il ne comprend pas la société, se trouve infiniment supérieur à tous ces intellectuels pédants qu’il côtoyait.

Bien évidemment la roue n’est pas carrée, mais elle a tourné trop tard. C’est alors qu’il n’a plus aucun espoir en l’humanité, qu’il exècre la présence même de ses proches, que ses manuscrits commencent à se vendre et que le succès et la richesse apparaissent de manière impromptue. Il devient riche, très riche, connu, très connu. Les sollicitations arrivent de partout, les dîners mondains abondent. Mais le mal est fait, il n’a plus le cœur à ça, son âme est touchée. L’espèce humaine n’a plus la moindre valeur à ses yeux. Il rejette même l’essai de Ruth de le récupérer, qu’il trouve avec le recul si banale.

« Quand il avait faim, personne ne lui donnait à manger : à présent
qu’il pouvait se gaver et avait perdu son appétit, les dîners
affluaient de toutes part. »

Et puis... Le drame.

Que dire de ce beau roman d’apprentissage à part qu’il a dû bouleverser plus d’un lecteur, moi y compris. London met le doigt sur des vérités profondes et même un siècle plus tard le livre n’a pas pris une ride. À travers son héros, qui lui ressemble en bien des points, Jack London émet une profonde diatribe de la société bourgeoise des Etats-Unis du début du XXème siècle et de l’individualisme.

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