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Avis sur Naissance de la biopolitique

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Il est facile de présenter le cours de Michel Foucault au Collège de France comme le travail d'un philosophe "visionnaire". Il est moins facile cependant de replacer Foucault là où il devrait être.
Il faut se méfier de Foucault. Ou plutôt, il faut se méfier de ceux qui reprennent Foucault.
Comme le soulignait Christian Laval dans son captivant "Foucault, Bourdieu et le néolibéralisme", le fétichisme de Foucault n'est pas à prendre à la légère. On ne peut réduire à quelques phrases toutes faites la singularité de la démarche de Foucault.
Son objectif est avant tout de débusquer le pouvoir là où il ne s'assume pas, particulièrement lorsque ce dernier cherche à contrôler les corps. Nous pensons ici évidemment à ses écrits sur la sexualité, la psychiatrie, les prisons, etc…
"Naissance de la Biopolitique" tournera son regard vers un autre objet d'étude.

Foucault s'intéresse à ce qu'il appelle la gouvernementalité, soit une manière historiquement marquée de conduire des individus dans une société donnée. En l'occurrence, le libéralisme serait une manière de gouverner les hommes dans une société d'échanges, dont le centre névralgique serait constitué d'acteurs poursuivant ses propres intérêts :

"L'économie politique a été, jusque dans sa formulation théorique, quelque chose d'important dans la mesure […] où elle a indiqué où le
gouvernement devait aller trouver le principe de vérité de sa propre
pratique gouvernementale."
(Leçon du 17 janvier 1969)

La problématique clé de cet "art libéral de gouverner" serait de trouver le juste milieu entre un respect de la liberté des sujets, et la continuation du jeu économique. Ce que Foucault appelle "un jeu liberté et sécurité". Par une méthodologie interdisciplinaire et inclassable, Foucault va presque involontairement créer le néolibéralisme en tant qu'objet d'étude.

"C'est qu'il ne faut pas considérer que la liberté, ce soit un universel qui présenterait, à travers le temps, un accomplissement
progressif ou des variations quantitatives ou des amputations plus ou
moins graves, des occultations plus ou moins importante […] ce n'est
pas une surface blanche avec, ici et là et de temps en temps, des
cases noires plus ou moins nombreuses. La liberté, ce n'est jamais
rien d' autre qu'un rapport actuel entre gouvernants et gouvernés […]
où la mesure du "trop peu" de liberté qui existe est donnée par le
"encore plus" de liberté qui est demandé."
(Leçon du 24 janvier 1979)

Au-delà de toute forme de polémique, il faut voir ici le néolibéralisme de Foucault comme une forme de réponse différente à la question « Il y a-t-il un autre moyen d’assurer le bien-être de la population autrement que par l’action conjoncturelle sur la demande ou l’intervention sociale étatique ? »

Foucault est passionnant lorsqu'il accorde un intérêt tout particulier à l'énonciation, au-delà de l'énoncé. C'est à travers un examen rigoureux des termes utilisés qu'il parvient à faire ressortir des tendances, des modifications dans la manière d'aborder telle ou telle problématique.

Certains de ses commentaires nous apparaitront aujourd'hui obsolètes ou simplistes. N'oublions pas que nous sommes bien avant Thatcher et Reagan, et que le néolibéralisme de Foucault n'est certainement pas celui d'un Bourdieu par exemple. Observant autant le néolibéralisme allemand (ordolibéralisme) que son versant américain, en passant par le moment Giscard, Foucault repère des composantes clés qui aujourd'hui encore prêtent à confusion. Comme à place de l'Etat dans le néolibéralisme par exemple. En effet, il est encore possible d'entendre aujourd'hui que le néolibéralisme souhaiterait éliminer l'Etat du jeu économique. Bien au contraire, Foucault (et d'autres) repèreront que l'Etat possède au contraire un rôle clé dans la régulation du marché, en éliminant tout ce qui pourrait aller à l'encontre de son soi-disant mécanisme autorégulateur.

Les développements de Foucault sur le sujet pris dans une telle logique sont eux aussi criants d'actualité. En effet, quelle subjectivité peut-elle advenir quand des individus sont appelés à s'adapter à une société gouvernée par un marché concurrentiel ?
Le sujet se voit lui-même défini selon un point de vue économique : l'individu est considéré comme étant une micro-entreprise chargée de produire sa propre satisfaction. Dès lors, tout l'intérêt de l'état se porte sur les choix que fait cet individu, un intérêt que montre notamment la redéfinition de l'économie dans les années trente par Lionel Robbins : "l'économie c'est la science du comportement humain, comme une relation entre des fins et des moyens rares qui ont des usages mutuellement exclusifs"

Les passages sur l'utilitarisme ou l'œuvre de Walter Becker sont saisissants. Rappelons que ce dernier postulait il y a quelques décennies déjà une "approche économique générale du comportement humain", tout en popularisant la notion de "capital humain".

Ce à quoi Foucault répond :

"et dès lors qu'une société se posera à elle-même le problème de
l'amélioration de son capital humain en général, il ne peut pas ne pas
se produire que le problème du contrôle, du filtrage, de
l'amélioration du capital humain des individus, […] ne soit pas fait
ou ne soit en tout cas exigé […] L'économie ce n'est donc plus
l'analyse de processus, c'est l'analyse d'une activité. Ce n'est donc
plus l'analyse de la logique historique de processus, c'est l'analyse
de la rationalité interne, de la programmation stratégique de
l'activité des individus."
(Leçon du 14 mars 1979)

Que faire de cette redéfinition "humaine" de l'économie, à l'heure où celle-ci semble envahir tous les coins de notre existence ? Comment repenser son existence face aux mots d'ordre "d'adaptation" ou de "responsabilisation" pullulent dans les médias ?

Bien au-delà de l'économie ou de l'histoire, le cours de Foucault multiplie les disciplines et les questions, promettant des développements ultérieurs qui n'arriveront jamais. Foucault sera lui-même rattrapé par la finalité de l'histoire.
Est-ce une mauvaise chose si tout paraît inachevé ? Non, car les ouvertures opérées ne doivent pas être comblées par des connaissances fermées.
Telle une préparation à la lutte, le cours de Foucault se lit et se relit, foisonnant d'interprétations qui ne se lasseront pas d'être ressassées, pour le meilleur et pour le pire.

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